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Roman de l’hiver : Larry Bird-Magic Johnson (2)

C’est désormais une tradition sur Basket USA : chaque été et chaque hiver, nous vous proposons de longs extraits d’un livre en rapport avec la NBA.

Après Phil Jackson, Michael Jordan (par Roland Lazenby), la « Dream Team » et Allen Iverson (par Kent Babb), nous avons continué de piocher dans la collection des éditions Talent Sport et c’est un ouvrage passionnant, signé Jackie MacMullan, que nous vous proposons pour les longues soirées de l’hiver 2018, au coin de la cheminée.

« Larry Bird-Magic Johnson, Quand le jeu était à nous » raconte la formidable rivalité, dans les années 1980, entre l’ailier des Boston Celtics et le meneur des Los Angeles Lakers. Celle qui a assuré le succès et la popularité de la grande Ligue américaine. Embarquez avec nous dans la machine à remonter le temps… Bonne lecture !

Première partie

Chapitre 1 – 9 avril 1978 Lexington, Kentucky

Le tir improbable rebondit sur le panneau avec un fort angle mais Larry Bird, lisant la trajectoire du ballon, se saisit du rebond et avance sans hésitation en balayant le terrain du regard pour envisager ses options. Earvin Johnson était déjà parti en attaque quand la balle était encore en vol. Cela faisait seulement six jours qu’il disputait une compétition internationale sous forme de championnat avec Bird dans une équipe de All-Stars universitaires. Et Johnson s’était déjà aperçu que Larry était leur rebondeur le plus malin.
Bird prit le couloir central et Magic s’engouffra à droite, en appelant le ballon. Cependant, l’ailier regardait ailleurs, comme s’il avait des affaires urgentes autre part. Pendant un bref instant, Magic fut agacé. « J’imagine qu’il ne va pas me faire la passe », pensa-t-il. Et c’est à ce moment-là qu’il reçut la balle : un missile de passe dans le dos qui atterrit directement dans la paume droite de Magic. Elle resta là, juste ce qu’il fallait pour que Johnson désoriente le défenseur Andreï Lapatov d’un crossover avant de la renvoyer à Bird d’une passe aveugle par-dessus l’épaule.
La star d’Indiana State s’était à peine orientée avant que sa passe volleyée revienne sur Magic. Cela ne laissa pas au joueur soviétique débordé le temps de réagir. Alors que Johnson ajustait son lay-up contre la planche, la foule en délire de la Rupp Arena de Lexington, au Kentuchy, a rugi.
Magic se tourna et fonça vers Bird main levée, bien haut, pour lui donner son caractéristique « high five ». Larry tapa dans la main du jeune homme et ils se replacèrent tous les deux en défense, côte à côte. L’un sautillait, frappant dans ses mains et se réjouissant, l’autre baissait la tête, inexpressif, comme si rien de particulier ne s’était produit.

La qualité de passe de Larry épate Magic

Les trajectoires interdépendantes de basketteurs d’Earvin « Magic » Johnson et de Larry « Joe » Bird avaient officiellement commencé – en tant que coéquipiers. Johnson n’avait jamais rencontré Bird avant ce tournoi. Il avait été stupéfié par la très grande qualité de passe de l’ailier. Et quand Bird lui avait fait cette passe aveugle, Magic s’était dit : « Je ne vais pas le laisser prendre l’ascendant sur moi. » « Ça a été trois secondes de basket incroyable. C’était boom, boom, boom ! Je me suis dit : « Wow, j’adore jouer avec ce gars ! » Et croyez-moi, le public aussi a adoré », a commenté Magic.
Quelque trente ans après ce panier réalisé ensemble sur jeu de transition, contre l’équipe nationale de l’Union Soviétique, quand Magic avait 18 ans et Bird 21, ils se remémorent tous les deux cette action avec une étonnante précision. « Le défenseur hésitait entre nous deux. On arrivait si vite sur lui que sa tête tournait dans tous les sens. Et il a fini par tourner en bourrique ! Je me marrais parce que le pauvre gars était complètement paumé. »

Il n’était pas le seul. Personne n’a pensé à relater la démonstration de ces deux génies de la profondeur de champ. Il n’y a eu aucune description à couper le souffle de ces artistes de la passe dans les journaux. En 1978, ils avaient tous les deux démontré un pedigree basket plein d’évolution mais ils n’étaient pas encore reconnus à grande échelle comme des athlètes de haut niveau. A ce moment critique, aucun d’entre eux n’avait remporté le titre NBA, le trophée de MVP ou, pour ce qui les concernait, le titre NCAA. L’ironie de la situation – Bird et Magic commençant leur relation légendaire en tant que coéquipiers – n’a pas retenu l’attention parce que leurs carrières parallèles n’avaient pas encore donné naissance à l’une des rivalités les plus fascinantes de l’histoire du basket. « Ils étaient bons, bien sûr, mais ils n’étaient pas Magic et Larry. Pas encore », a rapporté Michael O’Koren, leur coéquipier durant ce tournoi.

En fait, Johnson et Bird étaient des secondes options dans une équipe de basket amateur qui participait à une compétition internationale où toutes les formations se rencontraient, le World Invitational Tournament (ou WIT). Et où ils ont tenté en vain de prouver à leur coach, Joe B. Hall, qu’ils avaient le niveau pour être titulaires.

Bird et Magic avaient partagé quelques regards complices quand ils se montraient plus malins que les titulaires à l’entraînement mais le premier révélait peu de lui-même au second. C’était un jeune homme peu loquace, jusqu’à ce qu’il rentre chez lui, à French Lick, en Indiana, et qu’il retrouve son frère, Mark Bird. « J’ai vu le meilleur joueur de basket universitaire. C’est Magic Johnson », lui a confié Larry.

Le WIT réunit la crème des basketteurs

Le World Invitational Tournament était un rendez-vous fracassant. Cet événement taillé pour la télévision rassemblait un groupe des meilleurs joueurs universitaires. L’équipe américaine a disputé trois matches en cinq jours contre les Soviétiques, Cuba et la Yougoslavie, dans différentes salles : l’Omni à Atlanta, l’Auditorium Carmichael sur le campus de North Carolina et la Rupp Arena à Lexington.
Bird sortait de sa saison junior à Indiana State. Il avait été sélectionné dans la All-America First Team et il serait drafté par les Boston Celtics trois mois plus tard (6e le 9 juin 1978 à New York). Magic venait de terminer sa première année à Michigan State et il avait été nommé dans la All-America Third Team. Il avait ébloui la Conférence Big Ten avec sa panoplie de passes aveugles, d’alley-oops et de passes à terre en backdoor.

Pourtant, sur ce WIT, appelé aussi Converse Cup, Johnson et Bird jouaient les seconds rôles. Les têtes d’affiche étaient Joe B. Hall et ses Kentucky Wildcats qui avaient battu Duke 94-88 la semaine précédente pour s’emparer du titre NCAA. Coach Hall avait placé cinq de ses gars dans l’effectif du WIT : l’arrière-ailier Jack « Goose » Givens, qui avait planté 41 points dans le match pour le titre face à Duke ; Rick Robey, un robuste pivot ; le meneur Kyle Macy ; l’ailier gaucher James Lee et l’arrière Jay Shidler.
Givens, Macy et Robey ont bénéficié des plus gros temps de jeu dans le tournoi même si les remplaçants, emmenés par Johnson et Bird, les dominaient à l’entraînement. Intérieurement, les deux compères fulminaient sur le banc en regardant des joueurs inférieurs s’accaparer « leurs » minutes. « Ils étaient les joueurs de Kentucky et nous autres étions là pour compléter. Hall voulait montrer ses gars à travers tout le pays », a relaté Larry.

Bird et Magic ont passé huit jours au total ensemble pendant ce WIT. Ils n’ont pas eu plus de quatre ou cinq conversations, bien qu’ils aient mangé ensemble, se soient entraînés ensemble et aient voyagé en bus ensemble. Tandis que Magic devenait pote avec la star d’Arkansas Sidney Moncrief, donnait de la voix et menait la danse parmi les joueurs d’Ohio, Bird restait la plupart du temps seul, observant le paysage du Kentucky par la fenêtre du bus pendant que les tirades de Magic – et sa personnalité – submergeaient l’équipe. « Magic était un tchatcheur intarissable. Larry ne soufflait pas un mot. C’était « Bonjour et n’attendez pas grand-chose de plus » », a rapporté James Bailey, la star de Rutgers.

Deux parfaits inconnus (ou presque)

Le WIT était le bébé d’un cadre de la télévision, Eddie Einhorn. Alors que le basket professionnel des années 1970 n’obtenait que de maigres audiences, le basket universitaire se révélait être un marché avec du potentiel, pour peu que les matches aient une envergure nationale. Einhorn avait déjà retransmis avec succès des matches amicaux contre les Russes. Il pensait qu’une compétition ayant un parfum international aurait du succès. Ainsi naquit le WIT.
Eddie Einhorn a sollicité l’aide du directeur sportif de Brandeis, Dick Rodis, et du coach de basket de l’université de Providence, Dave Gavitt, membres éminents de l’Amateur Basketball Association of the United States of America (ABAUSA, renommée plus tard USA Basketball), pour compléter l’équipe autour des joueurs de Kentucky. « A cette époque, je ne savais vraiment pas qui étaient Magic et Larry. Je crois pouvoir dire que la plupart des gens non plus », a reconnu Einhorn.

Gavitt avait un souvenir douloureux des facultés de l’imposant meneur de Michigan State. Quelques semaines plus tôt, Magic et ses Spartans avaient écrasé les Providence Friars de Gavitt au 1er tour du Mideast Regional du tournoi NCAA de 1978, à Indianapolis. Magic avait marqué 14 points et réalisé 7 passes mais c’est sa capacité à emballer le match et à fournir à ses partenaires des tirs à haut pourcentage (Michigan State avait rentré 61% de ses shoots) qui avait le plus marqué Gavitt. Johnson voyait le jeu différemment des autres basketteurs. C’était comme s’il le voyait se dérouler au ralenti.

L’équipe d’Indiana State de Larry Bird affichait un bilan de 23 victoires pour 9 défaites ce printemps-là mais s’était vu refuser l’accès au tournoi NCAA final. Elle avait été reléguée dans le moins prestigieux tournoi NIT. Dave Gavitt ne l’avait jamais vu jouer et savait peu de choses de lui. Comme Indiana State n’était pas visible sur les chaînes de télévision, beaucoup de fans pensaient que Bird était afro-américain.
Bob Ryan, du « Boston Globe », n’avait pas encore vu Larry lui non plus mais il était déjà bien informé de l’engouement qu’il y avait autour de lui. Ryan était à Indianapolis pour assurer la couverture de Providence. Il informa Gavitt qu’il se rendrait également à Terre Haute pour voir les Sycamores et cette mystérieuse perle cachée, dont les agents recruteurs des Celtics lui avaient affirmé qu’elle était un prospect valable pour la NBA.

T’as vu jouer Larry Bird ? L’agent déchire ton PV !

Bob Ryan s’est lancé dans son pèlerinage avec Mike Madden et Jayson Stard, journalistes sportifs du « Providence Journal » qui étaient tous les deux sceptiques à propos des qualités que l’on prêtait à Bird. Il jouait dans une petite fac, dans une petite conférence, ce qui, en déduisaient-ils, expliquait ses statistiques offensives flatteuses.
Les journalistes ont à peine eu le temps de tomber la veste avant que Larry, droitier, capte un rebond puis s’engage côté gauche en dribblant main gauche. Arrivé à mi-terrain, il envoya une passe laser à son arrière pour un lay-up. « A partir de ce moment-là, j’ai été fan », m’a dit Ryan.
Indiana State a gagné d’un point sur un tir extérieur de Bird. Sur le chemin du retour à Indianapolis, Ryan était dans un tel état d’excitation, en parlant de sa performance, qu’il roulait à 120 km/h quand la police l’interpella. « Désolé. Je me suis emballé parce que je reviens du match d’ISU (ndlr : Indiana State University), a annoncé Ryan à l’agent de police.
– Ah oui ?, lui a répondu l’agent en déchirant le PV. Qui a gagné ? »

Le lendemain matin, les scribes étaient de retour à Indianapolis, au bord du terrain, pour voir une autre légende en devenir : un général de 2,03 m (grandissant encore) qui dominait le jeu sans avoir de tir extérieur fiable. Magic était un derviche tourneur plein d’énergie et d’enthousiasme. Même s’il n’était que freshman, il hurlait ses ordres à ses coéquipiers plus âgés et frappait dans ses mains après chaque action réussie, poussait des cris et exultait avec ses partenaires. Les joueurs des Friars s’offusquaient de cette comédie, tout particulièrement au vu du score déséquilibré (77-63).

« Certaines personnes ont pensé qu’il était égocentrique, qu’il aimait se mettre en avant. Ça n’a jamais été son cas, a raconté Dave Gavitt. Il jouait de la façon dont il aimait le jeu. Il faisait beaucoup de « high fives » et serrait souvent les poings, choses qui ne se voyaient pas fréquemment à l’époque. Je suppose que c’était agaçant quand vous étiez dans l’autre équipe. J’ai posé la question à son coach, Jud Heathcote, à ce sujet, et il m’a dit : « Dave, il est comme ça tous les jours à l’entraînement. Pas certains jours – tous les jours. » »

Après avoir rencontré la presse et félicité Michigan State et sa remarquable star naissante, il est tombé sur Bob Ryan dans le couloir. « Alors, qu’a fait ta « perle cachée » à Terre Haute ?, lui a-t-il demandé.
– Dave, j’ai tout simplement vu l’un des plus grands joueurs de basket de demain », lui a répondu Ryan.

Jugé « trop lent », Larry Bird est vexé

Quand est venue l’heure de constituer l’équipe qui allait disputer le WIT, Gavitt s’est souvenu de l’engouement de Ryan et il ajouté Magic et Bird à la liste. Bird était fou de joie d’avoir été sélectionné, jusqu’à ce qu’il apprenne l’identité du coach. Joe B. Hall avait recruté Bird à sa sortie du lycée Springs Valley à French Lick, dans l’Indiana. Mais après l’avoir observé, Hall avait décrété que Bird était « trop lent » pour jouer en Division 1 universitaire. Et Bird, meurtri et déçu – il n’aurait jamais l’opportunité de jouer contre Kentucky à l’université -, s’était promis de faire mentir Hall un jour. « Je voulais ma revanche contre ce gars », a confié Larry.

Les chances que cela se produise étaient minces. Kentucky était l’un des programmes les plus prestigieux du pays. Sa Conférence, la Southeastern, était principalement connue pour être un haut lieu du football américain, avec des poids lourds tels que Alabama, Auburn, Florida et Georgia. Les Wildcats, sous la houlette d’Adolph Rupp, s’étaient imposés à la fin des années 1940 comme l’un des fers de lance du basket dans le pays en gagnant quatre titres NCAA en dix ans. Indiana State ne faisait tout simplement pas le poids et Michigan State non plus – du moins, pas avant que des étudiants prénommés Larry et Earvin débarquent sur leurs campus respectifs et modifient instantanément le paysage du basket.
Michigan State concourait dans la prestigieuse Conférence Big Ten mais très largement dans l’ombre du rival de l’Etat, Michigan, qui prenait toute la lumière depuis des années avec des stars comme George Lee, Cazzie Russell, Rudy Tomjanovich, Phil Hubbard et Rickey Green (qui ont tous effectué de belles carrières en NBA).

Alors que les Spartans cultivaient eux aussi leur lot de graines de basketteurs NBA (Bob Brannum, Johnny Green, Al Ferrari, Ralph Simpson), leur programme rencontrait un succès modéré. Leur rayonnement était bien terne en comparaison de celui de leurs voisins d’Ann Arbor et cela leur était régulièrement rappelé. « Nous étions les enfants adoptifs. Nous disions toujours à nos joueurs que tous les matches ne comptaient que pour un dans le calendrier, sauf ceux contre Michigan qui comptaient pour un et demi », a expliqué Jud Heathcote.

L’un des hauts faits de l’histoire de Michigan State avant l’arrivée de Magic Johnson a été le succès du coach Pete Newell, qui a dirigé les Spartans de 1950 à 1954 puis migré vers l’Ouest, à l’université de Californie, à Berkeley, où il a gagné un titre NCAA en 1959. Cette même année, Michigan State a signé un bilan de 19 victoires pour 4 défaites. Cela s’est avéré le point culminant avant les dix-huit saisons suivantes, pour lesquelles l’équipe a laissé un piètre bilan de 204 victoires pour 233 défaites.

La folie Magic embrase Michigan State

A l’automne 1977 est arrivé Magic. A l’époque, le niveau d’enthousiasme à la salle de MSU, la Jenison Fieldhouse, était, pour le dire avec tact, très mesuré. Quand la nouvelle s’est répandue que Johnson, un héros local qui était né et qui avait grandi à Lansing, avait signé à Michigan State après avoir reçu des offres des meilleurs programmes du pays (dont Michigan), tous les abonnements disponibles se sont arrachés en quelques heures. Cet automne-là, Earvin est apparu sur la couverture du dossier de presse de l’équipe, aux côtés de Gregory Kelser et du capitaine de la formation, Bob Chapman. C’était le premier basketteur freshman de MSU à recevoir un tel honneur.

Il n’y a pas eu une telle fanfare quand Larry « Joe » Bird a débarqué avec son sac de sport et s’est rendu en cours sur le campus d’Indiana State, en septembre 1975. Certes, il y avait eu des rumeurs – non confirmées – selon lesquelles il avait dominé les tournois AAU et rivalisé avec des stars universitaires accomplies mais son cursus avant d’arriver à Terre Haute – une courte tentative avortée pour intégrer Indiana University, à Bloomington, et un séjour de deux semaines à l’Institut Northwood – avait laissé les fans d’ISU sur leur faim. Ou complètement ignorants s’agissant de ses talents.

Comme Michigan State, Indiana State s’était habituée au fait d’être classée dans les programmes sportifs de second rang, éclipsée dans sa propre région non seulement par Indiana University mais aussi par Notre Dame et Purdue. Les Sycamores se démenaient dans la modeste Conférence Missouri Valley, bassement considérée comme la ligue d’équipes réserves comparée au Goliath que constituait la Conférence Big Ten, à laquelle appartenaient Indiana University et Purdue.

La première équipe de basket d’Indiana State a été créée au tournant du XXe siècle. En 1946, l’université s’appelait Indiana State Teachers College. L’administration avait embauché un jeune homme sérieux du nom de John Wooden en tant que coach de basket, coach de baseball et directeur sportif de l’université. Les équipes de basket de Wooden ont affiché un bilan de 47 victoires pour 14 défaites en deux saisons et ont été invitées au tournoi de la National Association of Intercollegiate Basketball en 1947. Wooden a refusé l’invitation à cause du règlement du tournoi, qui ne permettait pas aux athlètes afro-américains d’y participer. Un membre de l’équipe de Wooden, Clarence Walker, était noir.

En 1948, Wooden a quitté ce qui s’appellerait plus tard Indiana State University pour insuffler de la vie au programme terne de la fac de UCLA. Il y a gagné dix titres nationaux et y a été surnommé « le Magicien de Westwood ». Il demeure aujourd’hui encore le standard à l’aune duquel tous les coaches universitaires sont évalués. Pendant ce temps, Indiana State sombra dans une relative obscurité. « Je n’ai jamais rien vu de mauvais à Indiana State. Indiana était la faculté quand j’étais ado. Si tu te faisais recruter par I.U., tu avais réussi ta vie. »

Le grand numéro de Bobby Knight

Bird et Magic avaient réussi la leur d’après ce critère car ils ont tous les deux été repérés par le radar de Bob Knight, le coach d’Indiana, quand ils étaient dans leur dernière année au lycée. Johnson voit aujourd’hui encore la visite de Knight à son lycée comme l’un des plus grands frissons de sa jeune existence. Knight, qui venait de mener Indiana au titre national à l’issue d’une saison sans défaite, était l’un des hommes les plus admirés – et craints – du basket. C’était un type à la discipline de fer qui exigeait respect et obéissance immédiate.
Johnson a appris que Knight venait au lycée d’Everett pour le rencontrer. Il s’est réveillé une heure plus tôt ce jour-là, a ouvert la salle de sport de l’école et tiré 100 lancers-francs, juste au cas où Knight se renseignerait sur lui. « C’était le Monsieur à l’époque », a confié Magic.

Bobby Knight a dit à George Fox, le coach du lycée de Magic, qu’il rencontrerait Johnson après les cours. Une demi-heure avant que la sonnerie retentisse, Fox marchait dans le hall. Il fut stupéfait de voir Knight accoudé au mur près de la salle de classe de Magic. « Vous êtes en avance, Coach, lui a dit Fox.
– Je le suis toujours, lui a répondu Knight. Quand je recrute un joueur, j’aime le voir parmi ses camarades, observer son attitude avec les autres élèves. » Les observations secrètes que le coach avaient faites au sujet de Johnson lui avaient montré un garçon confiant, extraverti, qui était à l’évidence adoré par ses camarades de classe et qui arpentait les couloirs de l’école comme un leader incontesté.

Quand Magic est venu s’asseoir avec Knight et Fox à la cafétéria, l’assurance que Knight avait vue dans les couloirs a rapidement disparu. Johnson a senti ses épaules se crisper. Il était nerveux. L’homme qu’il avait vu, à la télévision, faire les cent pas le long de la ligne de touche d’Indiana était sévère, intimidant. Cependant, quand Magic lui a tendu une main hésitante, Knight l’a serrée chaleureusement.
Il s’est avéré que le coach d’Indiana a eu de l’humour pendant cette séance de recrutement. Il a mis Fox et Johnson à l’aise en leur racontant des anecdotes sur sa passion du basket. « Il avait un large sourire. Je ne pense pas l’avoir jamais vu sourire avant », a relaté Magic.

Knight a exposé ce qu’il attendait de tous les joueurs qui venaient à Bloomington : il leur était demandé d’assister aux cours et de passer leurs diplômes. Il ne garantirait pas du temps de jeu ou un traitement de faveur. « Si tu viens, a dit Knight à Magic, tu seras traité comme n’importe qui d’autre. Tu devras gagner ta place. Je ne donne rien à personne. Tu dois me prouver que tu le mérites. »

Ce message était séduisant pour Johnson, constamment courtisé depuis des mois par des universités qui lui promettaient un casier d’angle, un petit job pour démarrer ainsi que d’autres petits avantages (des fringues, du cash, une voiture), ce qui était en totale infraction avec les règles de la NCAA. C’était régénérant de rencontrer quelqu’un qui le mettait au défi sur son jeu. Le ton de Knight était conciliant, jusqu’à ce qu’il demande de manière brutale : « Bon alors, Earvin, merde, tu vas où l’an prochain ? »

A suivre…

Jackie MacMullan, « Larry Bird-Magic Johnson, quand le jeu était à nous », sorti le 31 mai 2017 (352 pages, 22 euros)

Chez le même éditeur

Phil Jackson, « Un coach, onze titres NBA » (2014, 352 pages, 22 euros)
Roland Lazenby, « Michael Jordan, The Life » (2015, 726 pages, 24 euros)
Jack McCallum, « Dream Team » (2016, 396 pages, 22 euros)
Kent Babb, « Allen Iverson, Not a game » (2016, 330 pages, 22 euros)
Roland Lazenby, « Kobe Bryant, Showboat » (2018, 600 pages, 24 euros)
Marcus Thompson II, « Stephen Curry, Golden » (2018, 300 pages, 21,90 euros)
Julien Müller et Anthony Saliou, « Top 50 : Les Légendes NBA » (2018, 372 pages, 19,90 euros)
Julien Müller et Elvis Roquand, « Petit quiz NBA, 301 questions » (2018, 176 pages, 9,90 euros)

Talent Editions : http://www.talenteditions.fr

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À vous de jouer !

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Pour chacune des 30 franchises, deux pages offrent un grand panorama avec la présentation du potentiel, un zoom sur la star, un questions-réponses et toutes les informations indispensables : photos des joueurs, fiches techniques complètes (taille, poids, âge, nationalité, numéro de maillot, draft, college, années d’expérience, record personnel, salaire, stats en carrière et stats du dernier exercice, sélections All-Star, titres NBA), chiffres de la saison 2017-18, courbe de résultats en saison régulière et en playoffs, position dans la division et la Conférence au fil des ans, mouvements de l’intersaison, calendrier du club, fiche du coach, staff technique, sponsor maillot, maillots retirés, front office, salle, masse salariale, valeur de la franchise, affluences moyennes, palmarès, maillots, mascotte, cheerleaders, records de franchise…

Tout pour bien suivre la prochain saison de NBA !

 

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100 pages, 5,80 euros

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Première partieDeuxième partieTroisième partie

Quatrième partieCinquième partieSixième partie

Septième partieHuitième partieNeuvième partie

Dixième partie

Ils s’approchaient de lui dans la rue et sur les planches de Jersey Shore, le suivaient parfois tandis qu’il passait son chemin. « Pat ! Iverson ! », criaient-ils en le poursuivant jusqu’à la salle d’entraînement des Sixers ou quand il sortait dîner. « Yo, Pat !, lui lançaient-ils. Iverson ! » « Je pensais que mon nom était Pat Iverson, s’est rappelé Pat Croce qui, au printemps 1996, était un nouveau millionnaire et effectuait ses premiers mois à la présidence des Sixers. Je vous le dis, tout le monde m’interpellait. »

Il était allé voir Allen Iverson à Georgetown et était presque immédiatement tombé amoureux des qualités du petit, de son instinct de tueur, de son énergie, de sa détermination et de son intensité. Il y avait quelque chose d’attirant et de familier là-dedans car lui aussi, Croce, avait vécu autrefois de façon modeste, si ce n’était pas dans la pauvreté. C’était un jeune de South Philadelphia qui s’était fait un nom en tant que physiothérapeute. Il avait pris le job de consultant en préparation physique chez les Sixers et s’était vu, plus tard, assigner des tâches spécifiques comme aider Shawn Bradley, le pivot de 2,29 m, à prendre du muscle. Il a fini par rester dix ans et a bâti une chaîne de centres pendant son temps libre, s’extirpant ainsi des rues de South Philly à la force du poignet, en claironnant à tout le monde que « ça (faisait) du bien, baby ».

Et que vous devriez vous sentir bien, vous aussi, parce qu’il le faisait avec le sourire, qu’il s’agisse de bander des chevilles, de faire des discours, de gagner deux championnats nationaux de karaté ou de se débarrasser des corvées quotidiennes en vendant sa boîte (pour 40 millions de dollars). En 1996, il a réinvesti une partie de cet argent pour devenir actionnaire minoritaire dans l’équipe de NBA qu’il suivait depuis qu’il était enfant et après être devenu président de l’équipe, il en a hérité, alors qu’elle se trouvait à un tournant. Les Sixers n’étaient pas simplement mauvais, ils étaient ennuyeux et Pat Croce était parmi les premiers à proposer une révolution. Tout ce dont ils avaient besoin, à présent, c’était d’un peu de chance.

Pat Croce gagne le gros lot

Croce a mis dans sa poche la médaille sacrée de son père, a demandé le ballon de basket en cristal qu’il s’était fait livrer par avion de Waterford, en Irlande, le pays d’origine de sa mère, et s’est assis pour suivre la loterie de la draft de la NBA. Tandis que les autres équipes se voyaient attribuer les choix plus bas, la jambe de Croce a commencé à s’agiter en bas de l’estrade. Elle alla de plus en plus en vite alors que Milwaukee et Vancouver (futur Memphis) héritaient des quatrième et troisième choix. Et, mon Dieu, les responsables de la soirée avaient dit aux représentants des franchises de rester stoïquement assis et de ne pas manifester leur joie, une directive qui venait directement du commissioner de la NBA, David Stern. Mais rien à foutre de tout ça, pensa Croce, c’était « showtime ». Et donc, quand Toronto a reçu le second choix, il a souri, il s’est penché en avant, il a serré le poing et tapé dans la main d’un dirigeant assis à sa gauche puis a « checké » un représentant des Raptors à sa droite, puis tous ceux qui se trouvaient derrière lui, tandis que les autres gars étaient morts de rire. « J’ai pensé : “Je l’ai !” », a-t-il ensuite dit à Bob Costas, avant de masquer les intentions de son équipe.

Les fans voulaient Allen Iverson et la vérité est que Pat Croce le voulait aussi. Oh que oui, il le voulait ! Parce qu’il représentait exactement ce dont cette franchise et cette ville avaient besoin : un jeune avec du talent et une attitude, dénué de toute peur, parce que c’était le profil de Philadelphie.

Quelques semaines après la conférence de presse d’Iverson à Georgetown, où il s’était officiellement déclaré candidat à la draft, Pat Croce avait missionné un détective privé pour enquêter sur la vie privée du jeune homme. Celui-ci a pris rendez-vous avec John Thompson, le coach des Hoyas, qui lui a dressé un portrait fidèle mais favorable du joueur dont il était devenu proche. Croce voulait savoir ce qui s’était réellement passé au bowling et quand le détective est revenu avec des banalités, des informations creuses que Croce aurait pu trouver lui-même dans les archives du « Daily Press » ou en passant quelques appels téléphoniques sur la Presqu’île, il a programmé une rencontre seul à seul avec Iverson.

Croce est entré dans le hall d’un hôtel Embassy Suites, près de l’aéroport de Philadelphie, et il a trouvé le jeune homme relax dans un sofa, peut-être dans un demi-sommeil, habillé sportswear. Croce s’est présenté et lui a dit que le general manager des Sixers, Brad Greenberg, allait les rejoindre. Ils sont allés s’installer à une table. Croce lui a posé des questions sur son passé, ses copains, il voulait savoir s’il aimait quand Coach Thompson lui bottait le cul à l’entraînement avec son 51.

Iverson regardait cet homme blanc filiforme au bouc roux et se demandait de quelle planète Pat Croce venait. Puis Croce lui a parlé de cette soirée à Circle Lanes, en s’assurant qu’il était maintenant vraiment réveillé. Le jeune homme s’est rajusté sur sa chaise et a dit à Croce ce qu’il avait dit à tout le monde : il ne s’était que très peu impliqué.

« Allen, tu n’es qu’une tafiole ! »

« Donc, tu ne t’es pas battu ?, lui a demandé Croce en observant le langage corporel du jeune homme.
– Non, a répondu Iverson.
– Donc, tu me dis qu’un gars te traite de “nègre” et que tu ne le frappes pas ? »
Iverson a regardé Croce dans les yeux. Il avait toute l’attention d’Iverson maintenant, juste comme il le voulait. Il scrutait le jeune homme, attendant de voir sa réaction, les yeux incisifs derrière ses lunettes rondes à la John Lennon. Tranquille, le gamin a défendu sa position.
« Ouais, a dit Iverson.
– Eh ben, t’es qu’une tafiole ! », lui a dit Pat Croce en élevant la voix. Allen Iverson l’a regardé, perplexe, se demandant ce qu’il était censé répondre. Puis il a simplement souri et Croce aussi. Il l’avait testé et Iverson le savait. Il a expliqué à Croce qu’en fait, il n’avait pas eu à se battre. Ses amis étaient là et quand tout est parti en vrille, ce sont eux qui ont sauté dans la mêlée. Iverson, qui a ensuite évoqué son système de survie à la maison, a sans doute éprouvé du respect vis-à-vis de Croce pour avoir abordé le sujet.

« Je vais vous dire, vous pouviez le voir : il y a des moments où Allen s’illumine, quand vous êtes vraiment avec lui, et cette illumination est pleinement en lui », s’est rappelé Pat Croce bien plus tard.

Croce est sorti satisfait de ce rendez-vous et l’a validé – mais il était tout de même sur ses gardes quant à l’entourage d’Iverson. Allen ne craquerait pas facilement et c’était une qualité nécessaire vu la situation de l’équipe qu’il allait rejoindre. Croce est retourné aux bureaux des Sixers, a relayé ce qu’il avait appris aux responsables des opérations basket mais a gardé pour lui un secret : il se sentait déjà conquis par Iverson. Il se sentait comme un grand frère. Il s’est dit en lui-même que si les responsables du recrutement recommandaient Marcus Camby, de Massachusetts, ou Stephon Marbury, de Georgia Tech, il ne s’y opposerait pas.

Le truc, c’est que oui, les responsables du recrutement connaissaient le basket mais Pat Croce, lui, connaissait les gens. Et ça lui faisait hocher la tête quand on lui parlait de la frêle silhouette d’Iverson, de son mauvais tempérament et de tous les dossiers brûlants de son passé. Sélectionner ce jeune de Georgetown représentait un risque mais il l’avait regardé dans les yeux. Il y avait vu quelque chose que tout le monde voulait. Philadelphie, les Sixers et Croce lui-même.

« On est nuls ! Ce gars était une putain de machine à scorer. Il savait comment gagner. Ce mec était… Ce n’était pas la question, qu’il ne mesure que 1,83 m et ne pèse que 72 kg tout mouillé. On avait besoin d’un gars qui puisse porter la franchise sur ses épaules, qui ne craquerait pas. Et c’était un scoreur avec… Ouais, peut-être qu’il avait été élevé à la dure. Peut-être qu’il avait cette attitude “Moi contre le monde entier”. Mais c’était ce dont nous avions besoin », a dit Croce plus tard.

Le flair de trois employés de Reebok

Le soir, il est parti se coucher. La draft approchait et les derniers préparatifs étaient bouclés. Croce continuait d’entendre le même nom, encore et encore, comme il l’avait entendu sur les planches de Jersey. Allen Iverson. Pat a fini par l’admettre dans la confidence. Il avait toujours su que les Sixers le retiendraient.

Les collègues se retrouvaient plusieurs soirs, au cours de la semaine, chez Scott Hewitt, près de Canton, au Massachusetts. Ils étaient tous trois pleins d’espoir, au milieu de leur vingtaine. Ils se retrouvaient pour parler d’Allen Iverson. Ils ne savaient rien de plus, sur lui, que ce qu’ils avaient vu dans des reportages télévisés sur Georgetown : un meneur rapide comme l’éclair, qui transperçait les défenses ou subtilisait le ballon aux dribbleurs adverses pour filer directement au panier. Mais les trois jeunes employés de Reebok voulaient exercer leur esprit à penser comme s’ils le connaissaient.

Ils lisaient des articles de journaux, les découpaient et les scotchaient sur le mur du salon d’Hewitt. Ensuite venaient les articles des magazines et les photos. Le mur se recouvrait peu à peu et la femme d’Hewitt fronçait les sourcils devant la décoration inhabituelle de sa maison. Les éléments concernant sa personnalité étaient les meilleurs. Pourquoi avait-il fait ce qu’il avait fait ? Qu’est-ce qui l’a poussé à dire les choses qu’il a dites ? Son attitude, son enfance, sa vie : ils voulaient l’absorber et l’apprendre comme si cette vie avait été la leur. « C’était notre autel sacré Allen Iverson », a résumé Todd Krinsky, l’un des jeunes employés ambitieux qui se retrouvaient dans cette petite maison du Massachusetts.

Todd Krinsky grimpait durement, un à un, les barreaux de l’échelle sociale et comme Pat Croce, il se retrouvait en Allen Iverson. Krinsky avait joué au basket et il avait été D.J. Son premier poste chez Reebok avait consisté à s’occuper du courrier. Il travaillait maintenant au design des produits et il s’était entiché d’Iverson. Les deux autres aussi, un jeune prodige du marketing appelé Que Gaskins et Scott Hewitt, un designer de chaussures, propriétaire du A.I. Wall of Fame.

Quand ils ont estimé qu’ils connaissaient Iverson ou du moins, qu’ils le connaissaient suffisamment bien, Hewitt a commencé à faire des croquis : une basket blanche avec le haut en cuir, perlée de rouge sur le dessus, et une semelle translucide. Ils se sont tenus à ce croquis, l’ont étudié mais quelque chose manquait. On l’appelait « The Answer », n’est-ce pas ? Est-ce que quelqu’un se posait la question de savoir si sa taille, sa personnalité et son passé s’accorderaient aux structures, à l’organisation de la NBA ? Hewitt a attrapé un bout de papier et une minute plus tard, il l’a tendu bien haut. Cette fois, il y avait un cercle contenant un point d’interrogation. Il l’appellerait « La Question ».

« A la base, nous voulions colorier la pointe et le talon. Quand on le voyait se déplacer si vite, nord-sud, sur le terrain, c’était comme une Porsche qui se déplaçait de bas en haut », a commenté Krinsky.

Shaquille O’Neal et Dennis Rodman, c’est le passé

Peu de temps après qu’Iverson s’est déclaré candidat à la draft, Krinsky s’est rendu à Washington pour le rencontrer avec David Falk. Ils ont attendu dans le bureau de Falk. Les minutes passaient, les jeunes gens regardaient leurs montres. Au bout d’une heure, Allen est entré. Il portait un costume crème en lin. Il s’est laissé tomber sur une chaise pour entendre les dernières propositions. Il n’a pas parlé beaucoup ; c’était quasiment les premiers représentants qu’il recevait. Mais Krinsky a été enchanté. « Il avait assurément cette incroyable aura de confiance. Il avait déjà à l’époque cette façon un peu arrogante de se tenir », a-t-il commenté.

Ils sont partis – rien n’a été promis ni garanti – puis sont rentrés au Massachusetts. Reebok avait Shaquille O’Neal et Dennis Rodman sous contrat mais pour les trois employés, Allen Iverson, c’était l’avenir. C’était ce que la mission irrévérencieuse de l’équipementier était censée accomplir : en faire une superstar. Des dirigeants ont négocié avec Falk avant la draft. Krinsky était présent à une réunion où se trouvaient des responsables de premier plan. Beaucoup d’entre eux étaient plus âgés et bien plus haut placés que les trois têtes brûlées avec leur autel sacré Iverson.

« Ecoutez, nous ne devons pas nous affoler, a dit Paul Fireman, le président de l’entreprise. Il y aura toujours un autre Allen Iverson. »
Todd Krinsky s’agitait sur sa chaise, sentant qu’une partie de son destin était en train de se dérober. Il n’avait absolument aucune légitimité protocolaire pour s’exprimer mais au diable tout ça, il l’a fait quand même. « Non, il n’y en aura pas d’autre. Il n’y en aura pas. On ne peut pas raisonner de cette façon sur ce cas-là », a-t-il dit.

Il a expliqué beaucoup plus tard qu’il voulait que les dirigeants voient ce que lui, Que Gaskins et Scott Hewitt avaient vu. Il n’était pas simplement question de signer un joueur qui pourrait marquer 30 points contre les Atlanta Hawks. C’était un mouvement de mode et une icône marketing en puissance. Il était fort, déterminé et pouvait dominer avec le corps d’un homme « normal » – c’était beaucoup plus facile, pour le fan de basket et le consommateur de chaussures, de s’identifier à lui.
La passion de Krinsky et sa capacité à s’exprimer avec culot devant de grosses pointures lui ont permis de gagner l’attention des dirigeants. S’il ressentait cela si fortement, s’il était prêt à remettre sa carrière en question, peut-être avait-il raison. « Nous avons ressenti que notre responsabilité était de nous exprimer. Parce que nous savions ce que l’entreprise tentait de faire. On essayait d’être jeunes. On essayait d’entrer dans la culture basket, dans le jeu. Et c’était le gars qu’il nous fallait. »

Eloigner les amis indésirables

Peu de temps avant que David Stern, le commissioner de la NBA, ne monte à la tribune, à la Continental Airlines Arena d’East Rutherford, au New Jersey, le general manager des Sixers, Brad Greenberg, a pris le micro au Spectrum de Philadelphie. Quatre mille personnes représentant la base des fans, torturée – ceux qui avaient enduré les saisons de défaites, les tours de draft ratés et les espoirs déçus –, s’étaient massées à l’intérieur pour une soirée de réjouissance liée à la draft. Ils méritaient d’être informés en premier.

Quatre jours plus tôt, après avoir commandé deux maillots des Sixers avec les noms de leurs deux finalistes au dos – Iverson et Marbury –, Greenberg et Croce avaient pris leur décision : ce serait Allen qui allait leur ouvrir de nouveaux horizons. Au diable, les risques et les signaux d’alerte. La plus grosse source d’inquiétude était la bande qu’Iverson fréquentait à Hampton. Très vite, des plans ont été échafaudés pour faire en sorte qu’il s’éloigne de ce groupe. « S’il compte pour eux, a dit Pat Croce à l’époque, ils resteront à l’écart. »

La veille de la draft, Iverson et Falk étaient assis autour d’une table. Les représentants de Reebok ont annoncé que l’entreprise avait signé Iverson pour un contrat de sponsoring de dix ans, misant sur le fait que la vision de Krinsky et Gaskins se révèlerait très fructueuse. Allen pouvait à peine contenir sa joie. Le jeune athlète qui n’avait une paire de baskets que parce que sa mère avait utilisé l’argent du loyer aurait maintenant sa propre pompe à son nom.

Sur une suggestion de Falk – et satisfaisant à l’inclination de Reebok de copier tout ce que Nike avait fait avec Michael Jordan (y compris le fait de lui assigner un garde du corps ; celui-ci était appelé Howard White, dit « H ») –, Gaskins emménagerait à Philadelphie pour assister Iverson dans sa transition vers la NBA et dans sa nouvelle vie d’homme (très) riche. Allen empocherait 50 millions de dollars pendant la durée du contrat. Cela permettrait à l’entreprise d’aller de l’avant, dans la production d’une gamme de baskets « The Question », et de faire d’Iverson le visage de son avenir.

Dans son excitation, Allen avait fait une promesse à Jamil Blackmon, son ami d’Hampton Roads qui avait trouvé le surnom « The Answer ». Ce sobriquet valait aujourd’hui des millions. Les dossiers des tribunaux ont révélé qu’Iverson avait promis à Blackmon que 25 cents lui seraient reversés pour chaque dollar que son nom générerait – un contrat oral qui sèmerait plus tard la discorde entre les deux vieux amis.

Mais pour l’instant, cette fortune nouvelle permettait à Iverson, qui avait rendu la S600 d’occasion, de satisfaire son amour des voitures. Il a remplacé la Benz par une Lexus LX450 et a projeté de s’acheter une nouvelle Benz d’une couleur différente. Il attendrait que la draft soit passée. Allen est monté à bord d’un jet à l’aéroport national de Washington Reagan. Il a bu un 7-Up et il a fait une sieste, tandis que l’avion décollait en direction du New Jersey.

De retour à la maison sur la Presqu’île, où la route d’Allen avait commencé et pris plusieurs détours inattendus, une parade s’est mise en place pour le nouveau fils préféré d’Hampton. Le maire, James Eason, dont la maison avait été sauvée des flammes des années plus tôt grâce à l’intervention de Butch Harper, avait déclaré le 6 juillet l’« Allen Iverson Day ». Ce qui avait ravivé de vieilles tensions et suscité des protestations dénonçant des priorités déplacées. « Il est l’un des nôtres et c’était la bonne chose à faire », a déclaré Eason au « New York Times » à l’époque.

Quand David Stern est monté à la tribune, à East Rutherford, et qu’il a annoncé au micro « Les Philadelphia 76ers ont sélectionné Allen Iverson, de l’université Georgetown », Iverson s’est levé, Bébé Tiaura nichée dans son bras droit, et il a embrassé sa maman sur la joue. Il a serré des mains et il a remis sa sœur à Ann, qui conduirait bientôt la Jaguar rouge que son fils avait promis de lui offrir. Iverson a embrassé Tawanna et s’est dirigé vers l’estrade. Il portait un complet gris et un grand badge Reebok au revers de son col gauche. On lui a tendu une casquette des Sixers avec une étiquette qui virevoltait. Avant d’aller saluer David Stern d’une poignée de main – le début d’une relation qui ne serait jamais aussi pacifique –, il avait encore un arrêt à faire.

Allen est allé dans un angle et il a « checké » la main de Rahsaan Langford, l’un de ses meilleurs amis d’Hampton, avant de lui tomber dans les bras. Arnie Steele, un autre ami proche, les a pris tous les deux dans ses bras. Maintenant, une promesse d’enfance était sur le point d’être tenue – et tout ce qui allait avec.

A suivre…

 

Kent Babb, « Allen Iverson, Not A Game », 307 pages, 22 euros, 13,99 euros en format numérique (ePub).

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