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Lors de son passage à Harvard, Jaylen Brown met à mal les préjugés

Invité à intervenir à Harvard, Jaylen Brown a eu l’occasion jeudi soir de partager son avis sur un certain nombre de sujets ayant trait au rôle du sport dans la société. Un vaste champ de réflexion qui interroge également sur la place du sportif, souvent rangé dans une case que l’ailier des Celtics aimerait voir bouger. Avec une question qu’on lui pose souvent et sur laquelle il a souhaité lancer son intervention : « Êtes-vous un athlète ou un intellectuel ? »

« Je déteste cette dichotomie, que ce soit forcément l’un ou l’autre » répond-il, lui-même très bon mélange des deux, avant d’énoncer – et de dénoncer – un certain nombre d’autres problèmes « en lien avec (lui) et qui résonnent en (nous) », selon sa formule. Comme le déterminisme social et les inégalités qui en découlent à l’école : « une forme d’inégalité qui n’est pas directement reconnue comme du racisme, mais qui est autant, voire plus agressive ».

Le décor est planté. Le jeune homme pointe alors du doigt le principe du « tracking » appliqué dans le système éducatif américain, qui vise à placer les élèves dans des classes de niveaux différents en fonction de leurs capacités et de leur dossier. Il s’appuie sur les travaux d’une professeur de California, Jeannie Oakes, qui en dénonce le côté discriminatoire dans une théorie qui l’avait littéralement bouleversé lors de son arrivée à Berkeley. « J’avais remarqué mais je ne savais pas qu’il y avait un mot pour le désigner, je l’ai expérimenté mais je ne savais pas que ça existait de cette façon, et j’ai pleuré. »

Berkeley, une prestigieuse institution qu’il avait choisie de rejoindre après le lycée pour profiter justement de son enseignement, malgré son étiquette de sportif de haut niveau. Pas tous les jours faciles.

« Ils ont essayé de me mettre dans des cours « tranquilles » quand je suis arrivé là-bas, des cours où je pouvais réussir » se souvient-il. « Mais j’y étais allé pour l’enseignement justement. C’est vraiment problématique. On voit des sportifs qui prennent des options ‘majeures’ qui n’ont aucune valeur ajoutée. »

Des champs lexicaux qui en disent long

Pour lui, le sport est secondaire en société et doit seulement servir d’espace de socialisation. Avec un certain nombre de points positifs à la clé : « si ma mère était là, elle vous dirait qu’elle nous a mis au sport, moi et mon frère, pour nous occuper, développer notre personnalité, notre leadership, nous apporter de la discipline, et pour être honnête ça a marché ».

« Mais le sport peut aussi être vu comme un mécanisme de contrôle » rappelle-t-il. « On veut croire que le sport transcende les classes mais les recherches montrent qu’on choisit nos disciplines en fonction de notre origine sociale » et « qu’il existe aussi une forme d’inégalité dans le sport ».

Pour évoquer ce dernier aspect sous l’angle racial, le jeune joueur met en lumière la différence de champs lexicaux utilisés par les médias pour décrire LeBron James – « le monstre, la bête » – ou J.J. Redick – « qui étudie le jeu, est malin ».

« Les Afro-Américains, les minorités, nous ne sommes pas favorisés génétiquement : on travaille dur. Quand on dit qu’on est monstrueux, pas humains, je pense qu’on oublie le travail fourni pour être en forme physiquement. On a moins d’opportunités, moins de ressources, et c’est ainsi car la société est faite ainsi. Nous ne sommes pas biologiquement différents, nous somme tous les mêmes. En réalité, il n’y a pas de différence entre J.J. Redick et LeBron James. Mis à part le fait que LeBron est LeBron. »

Une dernière phrase qui fait bien rire l’assemblée, avant que Jaylen Brown ne termine son intervention en évoquant son parcours, qui l’a mené de Géorgie jusqu’au TD Garden mais aussi à Harvard : tout un symbole.

« Ça veut dire beaucoup mais il ne s’agit pas que de moi. Je ne prends pas la parole pour tout le monde mais les gens de mon quartier et de ma communauté ressentent la même chose, et je parle pour eux. J’en suis arrivé à un point dans cette société où j’ai franchi les barrières qui ont stoppées d’autres gens, et ils ne faut pas les oublier. »

C’est pourquoi il a décidé de prendre la parole, même si certains pensent que « les athlètes n’ont pas le droit de donner leur avis », regrette-t-il. Et quand ils le font, « on leur dit de se taire et de dribbler » rappelle-t-il, en référence à la réaction d’une journaliste de Fox News. L’intervenant d’un soir apprécie lui la capacité d’un geste comme celui Colin Kaepernick à mettre mal à l’aise, une notion sur laquelle il insiste et qui permet selon lui de se mettre à la place des autres.

« L’école peut vous emmener loin, vous pouvez étudier toute votre vie, emmagasiner des informations, mais tant que vous n’avez pas expérimenté ce malaise, pouvez-vous dire que vous êtes un expert ? »

Les verrous de la communication

C’est sur cette citation que le joueur termine son discours, sur ce défi lancé à des auditeurs qui ne se font pas prier pour applaudir sa prestation parfois balbutiante et déstructurée mais assez riche et pleine d’idées. Un constat qui devrait le rassurer puisqu’il se demande de façon très lucide : « Est-ce que les gens sont vraiment intéressés par ce que je dis où sont-ils simplement fascinés que je sois un athlète qui veut exprimer ses idées, chose qu’ils n’ont jamais vue auparavant ? »

Une interrogation née de la rareté de telles prises de parole dans le monde du sport. Non pas que les sportifs n’aient rien à dire, mais surtout parce qu’ils sont canalisés par les verrous de la communication et la peur de dire quelque chose qui pourra leur porter préjudice. Jaylen Brown l’avoue lui-même lors de la séance de questions/réponses qui suit son intervention : il n’a pas dit tout ce qu’il pensait sur scène. Mais ce dernier exercice permet de creuser un peu plus en sortant du cadre d’un discours préparé. Sur les problèmes en NCAA par exemple, il dénonce un système corrompu à réformer au plus vite.

Quelques points très intéressants sont évoqués au cours de cette session d’échange d’une heure, comme les difficultés rencontrées pour faire comprendre tous ces problèmes sociétaux à ceux qui n’en sont pas victimes. Ou encore cette question que certains se sont peut-être posés : pourquoi n’est-il pas resté à Berkeley s’il y était pour les études davantage que pour le basket ? « Vous imaginez un jeune start-uper refuser de quitter l’école et d’aller empocher 4.7 millions de dollars ? »

S’en suivent une flopée de questions aussi intéressantes les unes que les autres, du veganisme à Donald Trump, en passant par le conflit qui peut exister entre l’image qu’a un joueur de lui-même et celle que lui impose son coach, ou encore les racines de sa curiosité. Et toujours en fil rouge ce lien entre sport et société que le Celtic essaie de tisser et de comprendre.

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