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Roman de l’été : « Michael Jordan, The Life » (5)

La saison NBA est terminée, il va falloir chasser l’ennui et trouver de quoi s’occuper sur la plage cet été. Basket USA a pensé à vous ! Comme l’an passé, nous vous offrons une sorte de roman de l’été, de longs extraits d’un livre 100% basket américain.

Après « Un coach, onze titres NBA » de Phil Jackson, nous vous proposons le deuxième ouvrage dédié à la balle orange édité par Talent Sport : « Michael Jordan, The Life » de Roland Lazenby, un bouquin de plus de 700 pages qui retrace toute la carrière de « Sa Majesté ».

Nous avons passé les premiers chapitres – qui évoquent les aïeux, l’enfance et la carrière universitaire de Mike – pour attaquer sa première année sur les parquets pros, en 1984-85.

Le roman de l’été, c’est un épisode par semaine jusqu’en septembre. Bonne lecture !

 

Première partie

Deuxième partie

Troisième partie

Quatrième partie

Cette assistance clairsemée n’a fait que multiplier les difficultés de Jordan lors de la soirée d’ouverture. Il essayait de jongler avec deux invitées qui n’avaient pas connaissance de la présence l’une de l’autre. Il n’était à Chicago que depuis un mois – sa mère vivait avec lui la plupart du temps – et cependant, sur sa liste d’invités à la soirée d’ouverture, il avait réservé des entrées gratuites pour deux femmes. Il s’affaira dans la salle à quelques minutes du coup d’envoi pour s’assurer qu’elles soient placées dans des sections de tribune différentes. C’était mieux de les mettre dans deux coins opposés pour que tout se passe bien, pensa-t-il. Et bien évidemment – comportement typique d’un rookie – il gâcha ses efforts discrets pour manipuler l’attribution des sièges en les divulguant à un journaliste. Avec le temps, il se montrerait plus avisé sur les propos tenus à distance d’oreille des médias.

Michael avait fait du chemin depuis l’époque où, lycéen, il avait du mal à se trouver une petite amie. Après son tir pour la gagne contre Georgetown en 1982, lui et son camarade de chambre Buzz Peterson s’étaient vite aperçus que leur popularité auprès de la gent féminine avait grimpé en flèche à Chapel Hill. Jordan avait trouvé une vie sociale encore plus développée à Chicago, une vie qu’avait déjà expérimentée avant lui l’ancien Bull Reggie Theus. Ce dernier était devenu une telle figure de la fête en ville qu’il s’était fait surnommer « Reggie, le coureur des rues ». Le départ de Theus en 1983 avait laissé un vide à combler, en tant que jeune premier de ces dames, pour le rookie Jordan. Michael était sérieux dans le basket mais pas aussi sérieux que ça pour ignorer cette opportunité. À North Carolina, son succès était l’attraction du jour. À Chicago, il découvrait que la fortune était encore plus séduisante.

 

Les débuts

Jordait avait 21 ans. Il bouillait d’impatience de jouer ce premier match contre les Washington Bullets. La rencontre était programmée le vendredi 26 octobre 1984 dans le vieux Stadium décrépit. Il n’y avait pas encore ces jeux de rayons laser qui illumineraient plus tard les présentations des joueurs à l’avant-match. À la place, ses premiers pas sur le parquet furent accompagnés à grands coups de « Thriller », le tube de Michael Jackson. Les 13 913 fans – environ 6 000 de plus que lors de la soirée d’ouverture des Bulls un an plus tôt – manifestèrent bruyamment pour l’accueillir et explosèrent, pleins d’enthousiasme, chaque fois qu’il faisait quelque chose qui changeait le cours du jeu. Il était clair, dès ce tout premier quart-temps, que les matches des Bulls ne seraient plus des petites rencontres ronronnantes.

Jordan manqua son premier tir après 21 secondes de jeu, un shoot à 6 mètres. Une minute plus tard, il subtilisa le ballon au meneur Frank Johnson, enregistrant ainsi sa première interception. La rencontre n’avait commencé que depuis quelques minutes quand il fit soulever la première clameur du public. Il prit son envol sur la gauche pour monter au dunk sur la tête du robuste pivot des Bullets, Jeff Ruland. Ce dernier haussa les épaules face à cette intrusion et envoya Michael au sol. Le Stadium devint d’un seul coup silencieux tandis que Jordan gisait, inerte, sur le sol. Il finit par se relever. Plus tard, il se plaignit de douleurs au cou et à la tête. Ruland et lui affirmèrent tous les deux, par la suite, que le contact n’était pas volontaire. Cependant, c’était le signal d’un nouveau schéma : Jordan atteignant la cime des arbres pour attaquer le cercle et les arbres faisant savoir ce qu’ils en pensaient.

Après 7’27 de jeu dans le premier quart-temps, il marqua son premier panier en NBA, un shoot à 3,50 mètres côté droit. À partir de là, sa nervosité le rendit irrégulier aux tirs. Michael n’en réussit que 5 sur 16. Il marqua 16 points, adressa 7 passes et prit 6 rebonds. Il perdit également 5 balles, en plus de ses 9 shoots ratés. Pourtant, les fans en avaient eu pour leur argent. « Ç’a été un bon début pour ma carrière, dit-il après coup. Mon principal objectif était de faire en sorte que tout le monde soit dedans ce soir. D’abord, veiller à ce que l’on se donne à fond. Puis servir les pivots. Là, tout se met en place. » À coup sûr, une chose allait changer. Dans ce premier match, le ballon avait passé beaucoup de temps dans les mains de ses coéquipiers.

 

Déjà intenable

Le coaching staff adopta un autre point de vue lors du deuxième match à Milwaukee, se souvint l’assistant Bill Blair. « Quand Michael a commencé à se jouer de Sidney Moncrief, qui était considéré comme l’un des cinq meilleurs arrières en défense dans la Ligue, on a su qu’on avait quelqu’un de spécial. » Dans son troisième match, toujours contre les Bucks, il inscrivit 37 points, dont 22 dans le quatrième quart-temps. Les 9 356 supporters présents au Stadium virent les Bulls remonter au score puis l’emporter.

À mesure que les matches se sont succédé, Jordan a eu de plus en plus le ballon. Il se démenait en attaque et en défense, toute langue dehors, avec la volonté de ne pas décevoir. Il arrivait incroyablement vite sur le ballon, prenait des rebonds puis jaillissait pour remonter le terrain comme un running back s’engouffrant dans une ouverture au football américain. Comme il pouvait changer de direction en étant lancé comme une fusée au milieu du terrain, ses adversaires se sont adaptés. Ils se plaçaient de manière à empêcher ce changement de direction latéral, le crossover. Mais c’était seulement pour s’apercevoir qu’il était prêt à exécuter un reverse tout en fluidité. Il pouvait aussi bien le réaliser à pleine vitesse. De tels gestes étaient déjà difficiles pour des meneurs taille « punaise d’eau ». Alors, imaginez pour un gars mesurant 1,98 m.

Si les adversaires hésitaient à reculer en défense, Michael partait. Et s’ils reculaient pour protéger leur panier, Jordan leur imposait un nouveau défi. Encore et encore, il décollait très tôt du sol et s’envolait vers sa destination, en prenant son temps pour décider de la façon de finir son geste. Elgin Baylor avait, le premier, apporté ce temps de suspension dans la Ligue, à la fin des années 1950. Plus tard, Julius Erving y ajouta une certaine poésie. Le vol plané de Jordan vers le cercle, lui, se révéla véritablement envoûtant. Un calme semblait s’installer en lui alors qu’il approchait du but, la langue sortie, supervisant le paysage défensif. Maintenant, il pouvait bercer la balle et visualiser ses gestes sans avoir à s’inquiéter de ce que son coach en penserait. Avec tous ses dunks spectaculaires, les observateurs mentionnaient rarement sa remarquable capacité à prendre la mesure de l’opposition. Si le défenseur était en position et optait pour le principe de la verticalité, Jordan flottait tout simplement autour de lui et glissait la balle dans le cercle par derrière.

 

De 6 000 à 10 000 billets vendus

« Dès que Michael a commencé à jouer et à bien jouer, les fans ont suivi, se remémora Rod Thorn. Au début de la saison, on vendait dans les 6 000 billets. Puis tout à coup, on a dépassé les 10 000. Il était le show. » Jouer régulièrement les matches à guichets fermés demanderait encore du temps mais le modèle économique des Chicago Bulls connut là une sérieuse amélioration.

Après que Jordan a pointé le feu de sa jeunesse sur ses adversaires, des conflits avec une variété de défenseurs cloués au sol sont apparus. « Dans ses premiers matches, ce gars attaquait le panier chaque fois qu’il avait le ballon, expliqua Thorn. Il plantait des dunks et des shoots en tourbillonnant. Les joueurs des autres équipes le matraquaient en l’air. On a réalisé assez vite qu’il allait se faire tuer. » Lors de sa première rencontre face aux Pistons, Jordan flottait pour aller au dunk lorsque le pivot de Detroit, Bill Laimbeer, l’envoya au sol, générant un vacarme de protestations dans le Stadium. Il avait besoin d’un protecteur dans son équipe. On n’en trouva pas un immédiatement.

Les premières victoires de Chicago incitèrent Quintin Dailey et d’autres à claironner combien ils étaient impatients de recevoir les champions en titre, les Boston Celtics. Jordan marqua 27 points contre Larry Bird et compagnie mais les Celtics s’imposèrent haut la main. Ils étaient venus très conquérants après avoir lu les fanfaronnades des Bulls. Mais Larry fut impressionné. « Je n’ai jamais vu un joueur métamorphoser une équipe comme ça, dit-il à Bob Verdi, chroniqueur du « Chicago Tribune », après le match. Tous les Bulls sont devenus meilleurs grâce à lui. Bientôt, cette salle va être pleine tous les soirs. Les gens paieront juste pour voir Jordan. C’est le meilleur. Même à ce stade de sa carrière, il fait plus que ce que j’ai jamais fait. Quand j’étais rookie, je ne pouvais pas faire ce qu’il fait. Et cette pénétration ce soir, purée… Il a la balle main droite. La fait descendre. Puis il la remonte. J’ai une main dessus, je fais faute et il marque quand même. Tout ça en étant en l’air. Il faut être basketteur pour savoir combien c’est difficile. Vous regardez ça et vous vous dites : “Purée, qu’est-ce qu’on peut faire ?” Je l’avais vu jouer un peu avant et je n’avais pas été impressionné. Je veux dire, je pensais qu’il serait bon mais pas aussi bon. Il n’y a rien qu’il ne puisse faire. C’est bon pour cette franchise, c’est bon pour la Ligue. » « Le rapport de recrutement disait de me faire jouer en pénétration. Il disait que je ne pouvais pas partir à gauche, se rappela Michael. Mais il ne savait rien de mon premier pas, ni de mes gestes techniques, ni de ma détente. Je savais que je prendrais tout le monde par surprise, moi y compris. »

Pas de « rookie wall »

Flairant une gloire imminente, Loughery mit rapidement en œuvre l’attaque du « tout Jordan à tout moment », se souvint Tim Hallam. « Kevin était l’un de ces coaches qui… comment dire ? C’est comme quand vous avez un cheval. Il va le monter, vous voyez. Et c’était très certainement le cas ici avec Michael. » La confiance entre les deux grandit de match en match, à mesure que Jordan se sentait plus serein avec le style de Loughery, ajouta Hallam. « Kevin était un bon coach, un grand coach de situation. C’était un tacticien. Michael respectait cela. »

La présence de Jordan semblait évidemment apporter une réponse à toutes les questions tactiques. Dès son neuvième match chez les pros, contre San Antonio, il marqua 45 points. Six semaines plus tard, il enterra Cleveland avec 45 nouveaux points. Puis il signa une perf à 42 points contre New York. Et encore une à 45 contre Atlanta. Son niveau d’énergie était presque déconcertant, témoigna Doc Rivers, meneur vétéran des Atlanta Hawks à l’époque. « Je me rappelle avoir dit aux gars dans les vestiaires la première année : “Il n’y aucune chance que ce gars joue avec cette énergie pendant toute une saison.” » De fait, les rookies de NBA frappent généralement « le mur » (on parle de « rookie wall »). Ils jouent environ 25 matches, le nombre de rencontres d’une saison universitaire, puis découvrent qu’ils n’ont plus de jambes, qu’ils sont lessivés. Pas Jordan. « Deux ans après, il faisait toujours la même chose, s’émerveilla Rivers. Son intelligence était toujours remarquable mais son intensité était encore plus remarquable. Ils sont très peu à être comme ça. C’est rare de voir une superstar avec ce niveau d’intensité, qui puisse le reproduire tous les soirs, qui soit l’homme à abattre tous les soirs. C’était exceptionnel. »

Jordan signa son premier triple-double (35 points, 14 rebonds, 15 passes) contre Denver. Juste avant le All-Star Game d’Indianapolis, il compila 41 points contre Boston, le champion sortant. Chaque fois qu’il jouait contre Bird, il pensait au manque de respect que la superstar des Celtics lui avait montré durant la tournée exhibition préolympique. Pendant l’échauffement, le ballon de Jordan avait roulé jusqu’aux joueurs NBA de l’autre côté du terrain. Bird s’en était saisi. Au lieu de le renvoyer à Michael qui l’attendait, l’ailier des Celtics le lui balança au-dessus de la tête. « Bird voulait me faire comprendre comment ça marchait. Il était le boss et j’étais au-dessous de lui, dit Jordan de cet incident. Je ne l’ai pas oublié. »

Le patron des Celtics, Red Auerbach, reconnaissait un showman quand il en voyait un. « Ça se voit dans ses yeux, déclara-t-il à un intervieweur. Il est heureux quand il voit un public et qu’il peut se produire. » Le pivot légendaire de Boston, Bill Russell, était d’accord avec ce point de vue. « Jordan est l’un des quelques gars pour qui je paierais ma place de match. »

Les Air Jordan interdites

Alors que le rookie prenait feu, début 1985, Nike sortit son premier modèle de baskets, baptisé Air Jordan. Un modèle rouge et noir qui se fit immédiatement interdire par la NBA. Les directives de la Ligue imposaient aux joueurs de porter des baskets blanches. La Ligue annonça que Jordan serait puni d’une amende de 5 000 dollars chaque fois qu’il porterait ces nouvelles chaussures. Chez Nike, Rob Strasser et Peter Moore ont immédiatement appelé Sonny Vaccaro. « Rob et Peter m’ont dit tous les deux : “Qu’ils aillent se faire foutre !” C’est exactement ce qu’ils m’ont dit, a rapporté Vaccaro. Je leur ai répondu : “Qu’est-ce que vous voulez dire ? On va continuer la campagne de promotion sans qu’il porte les baskets sur le terrain ?” »

Strasser trancha rapidement. Nike demanderait à Jordan de porter ces baskets quoi qu’il arrive et paierait ses amendes chaque soir. De plus, ils informeraient les fans par une campagne publicitaire évoquant l’interdiction des Air Jordan. La NBA n’aurait pas pu offrir meilleure plateforme marketing au fabricant de chaussures de sport. « Quand vous dites au public qu’une chose est interdite, que fait invariablement le public en réponse ?, lança Vaccaro dans un sourire. Dites aux gens qu’ils n’ont pas le droit de faire quelque chose et ils le feront. »

Nike fut prompt à exploiter ce don du ciel : construire la popularité d’une chaussure sur le fait qu’elle soit interdite. « Et alors, c’est arrivé », poursuivit Vaccaro. Les débuts de Jordan en NBA, alliés à l’interdiction et au marketing qui en a découlé, ont fait décoller les ventes. Les ventes d’Air Jordan ont permis à Nike d’atteindre le montant incroyable de 150 millions de dollars sur les trois premières années. Cela a aussi eu pour effet d’apporter à Michael la première vague d’une solide richesse personnelle.

Lors de cette première saison, Nike fit le forcing pour que les produits Air Jordan soient disponibles pendant le All-Star Game à Indianapolis, ajouta Vaccaro. « Nous faisions tout rouge et noir. Bracelets-éponges, T-shirts, tout aux couleurs des Bulls. »

 

L’affaire du boycott d’Indianapolis

La mémoire collective se souviendra longtemps du All-Star week-end de 1985 et du rookie aux vêtements flashy – ainsi que de l’attitude de rejet et de mise à l’écart adoptée par certaines stars établies dans la Ligue à l’égard de Jordan lors du match Est-Ouest. La collusion incriminée était si subtile qu’au début, Michael lui-même ne s’en était pas aperçu. L’histoire éclata après coup lorsque le Dr Charles Tucker, un conseiller de Magic Johnson, Isiah Thomas et George Gervin, en parla à l’aéroport. Tucker dit à des journalistes : « Les gars n’étaient pas contents de son attitude là-bas. Ils ont décidé de lui donner une leçon. Magic et George lui en faisaient baver en défense et en attaque, ils ne lui passaient pas la balle. C’est de cela qu’ils étaient en train de rire ensemble, expliqua Tucker aux médias en se tenant près des stars, qui attendaient alors leur avion pour quitter Indianapolis. George a demandé à Isiah : “Tu penses qu’on en a fait assez avec lui ?” »

Leur réaction avait apparemment été provoquée par les vêtements Air Jordan portés par le rookie lors du concours de dunks. Paré d’un collier en or pendant ce concours, Michael s’inclina en finale contre Dominique Wilkins, l’ailier d’Atlanta. Tucker révéla que les vétérans trouvaient le rookie arrogant et distant. Thomas s’était senti offensé en voyant que Jordan avait si peu de choses à lui dire durant un trajet commun en ascenseur pour se rendre à une réunion de joueurs, le premier soir du week-end. « J’étais très réservé quand j’étais là-bas, expliqua Michael plus tard. Je ne voulais pas y aller genre “Je suis le rookie de l’année et vous devez me respecter.” » Dans le match Est- Ouest, il joua seulement 22 minutes et ne prit que 9 des 120 shoots de son équipe.

L’agent David Falk expliqua que Nike lui avait demandé de porter le prototype de vêtements Air Jordan. « Ça me fait me sentir tout petit, déclara Jordan au sujet de cette mise à l’écart. Je voudrais aller me cacher dans un trou et ne plus en sortir. » Interrogé par des journalistes sur cet incident, Isiah Thomas nia tout dénigrement visant le débutant. « Comment pourrait-on faire quelque chose comme cela ?, affirma l’arrière de Detroit. C’est si puéril. »

Sollicité pour commenter ce rejet, Wes Matthews, coéquipier de Michael chez les Bulls, répondit : « Il a reçu des dons du ciel. C’est le fils de Dieu. Laissons-le être le fils de Dieu. » Avec le recul, Vaccaro vit l’incident comme des représailles contre Nike de la part d’athlètes qui gagnaient peu, comparativement, chez Converse. « Nike était l’ennemi, expliqua-t-il. C’était Nike. On a créé ce gars. C’était Nike. Ce n’était pas tant le fait qu’il se présente au concours de dunks et qu’il soit un chouchou des fans qui posait problème. Dr J était le chouchou des fans. Personne n’en a voulu à Dr J. Mais ils en voulaient à ce que nous avions fait de lui. »

 

« Dr J », l’idole

À l’époque, peu nombreux furent ceux qui virent l’immense pouvoir que Jordan était en train d’acquérir par son jeu envoûtant et son contrat avec Nike. Michael a reconnu que cet incident lui avait fait réaliser que les stars établies étaient contre lui. Cela planta les graines de l’inimitié d’Isiah Thomas et de Magic Johnson. L’opposition avec Thomas s’intensifia avec la rivalité entre leurs équipes dans la division Central. L’antipathie de Jordan pour Johnson grandit quand il apprit que le meneur des Lakers avait apparemment encouragé le propriétaire de l’équipe, Jerry Buss, à échanger son vieil ami James Worthy après la défaite de Los Angeles contre Boston dans les Finales NBA 1984 (3-4).

Cet incident fut le carburant qui alimenta le feu de la compétitivité de Jordan, expliqua Vaccaro qui commençait à accumuler les heures passées en coulisses avec lui. « Cela devint sa béquille personnelle, analysait-il. C’est la raison pour laquelle nous l’avons vu se transformer en tueur sur le terrain. Il les punissait tous. Il n’a jamais oublié ce jour. Il sourit aujourd’hui, embrasse tout le monde et tout ça, mais il n’a jamais oublié cette histoire. Ce fut le premier affront public de Michael Jordan. Est-ce que l’un de ces gars s’en souvient aujourd’hui ? Y a-t-il quelqu’un pour le reconnaître aujourd’hui ? Quand Isiah, qui était évidemment un très grand joueur, l’a snobé, Michael en a été blessé. Il en a fait quelque chose qu’il a enfoui dans un coin de son cerveau. »

Les Pistons devaient venir jouer au Chicago Stadium pour le premier match après la trêve du All-Star Game. Thomas se montra irrité quand des journalistes lui demandèrent s’il avait contribué au rejet de Jordan. « Cela n’est jamais arrivé, répondit Isiah. J’ai été très agacé de lire ça. Cela pourrait affecter une amitié potentielle entre Michael et moi. » Avant le match, le meneur de Detroit envoya un message à Jordan pour lui dire qu’il voulait lui parler. Thomas se vit accorder une brève rencontre où il s’excusa personnellement. Une démonstration que Jordan qualifia, « pour l’essentiel, de comédie ». Ce soir-là, Michael marqua 49 points et prit 15 rebonds, contribuant à la victoire 139-126 des Bulls après prolongation. Sur une contre-attaque, il ralentit intentionnellement, pour laisser le temps à Thomas de courir se placer dans le cadre de l’image, et écrasa un dunk furieux que les commentateurs du direct décrivirent immédiatement comme moqueur. Après le match, Isiah s’énerva une fois encore contre les journalistes. « C’est fini, c’est fini », leur dit-il. C’était loin d’être fini. Leur confrontation personnelle reprendrait les saisons suivantes dans la bataille pour la domination de la Conférence Est.

 

Chicago, franchise à vendre

Cette rivalité exacerbée n’était que l’un des changements en cours. Pendant le All-Star Game à Indianapolis, ceux qui avaient été les propriétaires des Bulls pendant plus d’une décennie rendirent publique leur intention de vendre leurs parts à Jerry Reinsdorf, faisant de lui l’actionnaire majoritaire de la franchise. Reinsdorf précisa à la presse que cette transaction serait finalisée autour du 1er mars 1985. Jordan et ses Bulls ont souffert lors d’une série de 12 défaites à l’extérieur dans la dernière ligne droite de la saison. Ils l’ont terminée avec 55 victoires, soit une progression de 8 victoires par rapport à l’année précédente. C’était suffisant pour disputer les playoffs pour la première fois depuis 1981. Avec une ligne d’intérieurs décimée par les blessures, les Bulls s’inclinèrent 3-1 contre Milwaukee.

« À mesure que l’année a avancé et que notre participation aux playoffs s’est confirmée, l’engouement pour Michael a pris de plus en plus d’ampleur chez les fans, se rappela le coach assistant Bill Blair. Je me souviens d’un déplacement à Washington où nous avons gagné et assuré notre place en playoffs. Deux jours plus tard, nous affrontions Philadelphie. Michael était resté à Washington. Il avait rencontré le sénateur Bill Bradley avec lequel il avait fait une apparition au Congrès. Il a pris son avion et il est arrivé à Philadelphie dans la soirée. Il est venu à la séance de shoots le lendemain et a enquillé 40 points contre les Sixers. Là, nous avons su que Michael pouvait assumer toutes les choses en dehors du basket et faire quand même le job. »

La défaite à Philadelphie laissa Jordan bredouille après cinq tentatives contre Julius Erving et les Sixers durant cette première année. Connu depuis longtemps pour son approche très élégante du jeu, Erving n’avait pas été mêlé à la mise à l’écart, même si lui aussi était sous contrat avec Converse. Le coach des Sixers, Matt Guokas, se demanda si tout le battage autour de Michael n’aurait pas une influence sur le très fier Erving. Guokas put suivre la carrière de « Dr J » de très près pendant plus d’une décennie, d’abord comme commentateur sportif puis en tant qu’assistant des Sixers et enfin au poste de coach principal. « J’ai vu Doc de toutes ces perspectives différentes, expliqua Guokas – qui avait aussi joué aux côtés de Wilt Chamberlain dans la grande équipe des Sixers de 1967 – dans une interview de 2012. En tant que personne, Julius était hypnotique. La stature qu’il apportait à notre organisation, la façon dont il était admiré, la façon dont il traitait les gens, c’était tout simplement magnifique. Il semblait toujours avoir du temps pour tout le monde, peu importe qui vous étiez. Et c’était sincère. Julius arrivait en fin de carrière quand Michael commençait tout juste à exploser. Mais vous savez, je pense qu’il y avait un respect mutuel entre eux. Michael était toujours très… je ne dirais pas « attentionné » mais il veillait toujours à reconnaître en Julius la star et la personne qu’il était, ce qu’il avait apporté à la NBA avant lui. Il avait apporté le facteur « Wow ! » dans le basket professionnel. Et je pense que Doc appréciait cela. Michael n’a pas eu l’opportunité de jouer contre Doc à son meilleur niveau, malheureusement. Mais je vais vous dire, il y a un bon paquet de matches où je les ai vus jouer l’un contre l’autre. Doc a eu plus que sa part et en de nombreuses occasions, il prenait le dessus. Ça n’a jamais été une rivalité individuelle, un match dans le match. Ça a toujours été un truc d’équipe. Mais Doc s’impliquait beaucoup et il avait toujours ce petit plus dans les jambes à chaque fois que nous jouions Michael. Ces grands joueurs ne voulaient pas être dans une situation embarrassante. Ils savaient que s’ils se présentaient et jouaient comme si c’était juste un match ordinaire parmi les 82 de la saison, Michael pouvait les ridiculiser. Vraiment. Donc, ils se tenaient toujours prêts à relever le défi. »

Guokas a admis que lui aussi était tombé sous l’emprise de l’aura de Jordan durant ces premières saisons. Le coach des Sixers s’est souvenu qu’il avait fait une fixation sur Michael dans le vestiaire, un soir avant un match au Chicago Stadium. « Les vestiaires du Stadium étaient sombres, froids et humides. Absolument inconfortables. Mais la salle était superbe. C’était celle où je préférais être et jouer. Je me rappelle que nous nous préparions pour jouer. On était en back-to-back, j’essayais de m’assurer que nos gars étaient prêts à y aller. Je n’arrêtais pas de parler de Michael. Doc baissait la tête. Il semblait ajuster ses baskets ou autre chose. Il a finalement levé la tête. Il en avait assez de tout ça. Il a dit : “Eh, attends une minute ! On sait jouer nous aussi, tu sais…” J’ai répondu : “Tu as raison.” C’était une bonne leçon à retenir. Trêve de bavardage. Je n’avais pas besoin de m’enflammer en répétant combien il était génial, se remémora Guokas en riant. Andrew Toney et lui ont eu raison des idolâtres de Michael ce soir-là. Dans ces rencontres, Julius a inévitablement fini par rivaliser avec Michael, d’une manière ou d’une autre. Doc m’a lancé un regard après le match. Un regard qui voulait dire : “J’ai encore du gaz dans le réservoir.” »

 

A suivre…

 

Roland Lazenby, « Michael Jordan, The Life »

726 pages, 32 euros, 13,99 euros en format numérique (ePub).

En vente en librairie, dans les grandes surfaces et sur les sites de vente en ligne.

Talent Sport : http://talentsport.fr

Facebook : https://www.facebook.com/Talentsport2014/

Autres livres de basket disponibles

> Phil Jackson, « Un coach, onze titres NBA » (sorti le 14 mai 2014)

> Jack McCallum, « Dream Team » (sorti le 8 juin 2016)

> Kent Babb, « Allen Iverson, not a game » (sorti le 9 novembre 2016)

> Jackie MacMullan, « Larry Bird-Magic Johnson, quand le jeu était à nous » (sorti le 31 mai 2017)

 

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