News Portrait

Latrell Sprewell, l’Etrangleur de la Baie

« Spree » n’est pas seulement le joueur qui a tenté d’étrangler P.J. Carlesimo à Golden State en 1997 ou l’homme qui ne pouvait pas nourrir sa famille avec 21 millions de dollars.

Au milieu des années 90, Latrell Sprewell (47 ans ce 8 septembre) est le Warrior qui monte. Deux ans après avoir été moqué pour son absence de références, il s’invite déjà au Match des Etoiles et termine dans le meilleur cinq de l’année !

Juin 1992. Draft NBA. Les Warriors choisissent en vingt-quatrième position. Toutes les grandes stars universitaires (Shaq, Mourning, Laettner…) ont déjà été retenues. Il ne reste plus que quelques jolis bébés dont les Warriors auraient bien besoin pour étoffer un secteur intérieur limité. David Stern, le commissioner, se présente au pupitre :

« Avec le vingt-quatrième choix, les Golden State Warriors sélectionnent Latrell Sprewell, de l’université d’Alabama ».

« Latrell qui ? », s’interrogent, moqueurs, quelques dirigeants d’autres équipes.

Du côté d’Oakland, les fans des Warriors formulent quelques interrogations légitimes sur l’intérêt d’enrôler un arrière de plus, 1,95 m sous la toise.

Février 1994 : All-Star Game de Minneapolis. Latrell Sprewell (prononcez « Spri-ouel »), « l’inconnu », fait tout simplement partie des Western All-Stars. Jerry Reynolds, le GM des Sacramento Kings, qui s’était lui aussi étonné du choix des Warriors lors de la draft 1992, se souvient :

« Ce fut assurément le holp-up de cette promo. Selon nos renseignements, Latrell n’était que le troisième meilleur joueur de son université. C’est-à-dire à peine draftable ! Si on refaisait la draft aujourd’hui, il serait sans aucun doute dans les trois premiers. »

Ado, il se passionne pour la réparation de TV et de chaînes Hi-Fi

Une ascension fulgurante, bien à l’image d’un parcours peu banal. Né à Milwaukee le 8 septembre 1970, Latrell quitte la capitale de la bière pour Flint (Michigan) dès son plus jeune âge. Ses parents, Latoska Fields et Pamela Sprewell, ont trouvé du travail. La petite famille s’installe dans un quartier modeste mais fréquentable. Latrell grandit sans histoires, en touchant à tous les sports. Avec tout de même une préférence pour le football américain. Fan invétéré des Dallas Cowboys, « Spree » rêve d’une carrière de wide receiver, receveur écarté.

A 15 ans, il commence à s’intéresser à sa future passion, la réparation de matériel télé et Hi-Fi. Mais toujours pas de basket « sérieux » à l’horizon. Un an plus tard, la crise économique frappant particulièrement Flint et sa région, « Spree » et ses parents s’en retournent à Milwaukee. Dans le hall de son nouveau lycée, la Washington High School, il croise le coach de l’équipe de basket. James Gordon n’oubliera jamais cette rencontre :

« J’ai cru que c’était un don du ciel. Grand (ndlr : 1,92 m à l’époque), longiligne, des bras interminables, des muscles fins mais très denses, une véritable allure d’athlète… Et pourtant, Latrell n’avait jamais participé à la moindre compétition. »

Sprewell ne joue qu’une année, puisqu’il est en Terminale, mais quelle année ! Vingt-huit points par match comme pivot. Pas mal, pour ne pas dire extraordinaire, surtout pour un quasi débutant. Malgré tout, son inexpérience refroidit les plus grandes universités. Latrell se retrouve dans une fac de dizième zone, le Three Rivers Community College à Poplar Bluff, dans le Missouri.

« J’étais ravi… On m’offrait une bourse, ce que je n’aurais jamais imaginé un an plus tôt. »

Le coup de bluff de Golden State pour le recruter

Là-bas, il étrenne le numéro 15 en l’honneur de sa fille Aquilla, née le 15 mai 1988 (« La plus grande joie de ma vie »). Le 15, numéro fétiche qu’il ne quittera que bien des années plus tard au profit du 8. En partageant son temps de jeu sur les postes d’ailier et de pivot, sous les ordres de Gene Bess, « Spree » bat le record de points de la fac : 16.5 de moyenne la première année et 26.6 la seconde. Le voilà suffisamment « dégrossi » pour en découdre avec les meilleurs universitaires du pays. Direction la fac d’Alabama. Là, dans l’ombre des deux stars locales, Robert Horry et James Robinson, Sprewell s’applique, découvre le poste de deuxième arrière et se distingue en défense. Il termine la première saison avec une moyenne honnête – sans plus – de 8.9 points. Pour sa deuxième et dernière année, il montre véritablement le bout de son nez, doublant sa production (17.9 pts). C’est au cours de cette saison qu’Ed Gregory, recruteur des Warriors, repère l’oiseau rare. En discutant avec lui, Gregory en apprend un peu plus sur le personnage.

« Je me suis imaginé son incroyable marge de progression et j’en ai aussitôt parlé à Don Nelson (ndlr : coach et GM de Golden State). »

C’est décidé, les Warriors veulent Sprewell. Mais quand vous n’avez que le vingt-quatrième choix, le joueur convoité peut facilement vous filer sous le nez. Alors, Nelson met au point une stratégie de camouflage. D’habitude, les joueurs qui intéressent une franchise sont convoqués pour un entretien et une visite médicale. Pour ne pas éveiller les soupçons, les Warriors n’invitent que des joueurs intérieurs. Ils demandent aussi à Sprewell de ne pas participer au camp pré-draft, dernière revue des effectifs. Histoire de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, Latrell y va quand même. Mais au grand soulagement de Don Nelson – qui poussera son rôle jusqu’à lui dire à peine bonjour ! –, « Spree » passe complètement au travers. Pendant les jours qui précèdent la draft, Nelson continue son cinéma.

« On ne risque pas de trouver un joueur de qualité avec notre vingt-quatrième place… En plus, on recherche un pivot. »

Et ça marche ! Le nom de Sprewell ne sera jamais mentionné dans les médias. Dernier souci : le jour J, Phoenix possède le choix numéro 22 et semble intéressé par le Crimson Tide. Finalement, les Suns choisiront Oliver Miller et Sprewell deviendra un Warrior. Aux « Qui c’est, celui-là ? » et autres « C’est une blague ? », Nelson et ses assistants se contentent de répondre : « Vous verrez bien ! »

Il ne faudra pas attendre longtemps. Dès sa première saison en NBA, « Spree » fait taire les grincheux. 15.4 points de moyenne et une activité défensive hors du commun font de lui l’un des meilleurs rookies de la saison. Et on est loin d’avoir tout vu. Au début de la saison 1993-94, les blessures de Chris Mullin, Tim Hardaway et Sarunas Marciulionis font craindre le pire pour les Warriors. Mais Latrell s’occupe de tout, bien épaulé par Chris Webber. Il étoffe son jeu avec une rapidité incroyable (« Il assimile tout sur le champ. Vous lui faites réaliser un geste nouveau, il vous le sert dès le match suivant comme s’il le faisait depuis des années »).

Il confirme aussi sa réputation de joueur infatigable (44 mn par match). Latrell « Duracell » Sprewell emmène les Warriors en playoffs et intègre le premier cinq All-NBA, dans une NBA orpheline de Michael Jordan. Ses stats royales (21.7 pts, 5.7 rbds, 5.2 pds, 2.9 ints) ont fait de lui un All-Star alors que la NBA avait « oublié » son nom sur les bulletins de vote. Une telle réussite doit bien avoir une explication ?

« Je cours, je joue, je ne suis jamais fatigué et je ne me pose pas de questions. Je suis bon et je le sais ! »

En ce printemps 1994, le monde entier le sait.

1er décembre 1997, il commet l’irréparable

Seulement cette saison est aussi le début des ennuis extra-sportifs de Sprewell : en cours de saison il se bat avec Byron Houston ; en octobre 1994 sa fille de 4 ans se fait mordre à l’oreille par un des ses pitbulls, il avouera d’ailleurs ne pas être traumatisé par cela, « ce sont des choses qui arrivent » déclara t-il. L’année suivante, il est arrêté pour conduite sans permis et excès de vitesse, puis insulte l’agent d’origine asiatique. Toujours la même année, il se frite avec le regretté Jerome Kersey.

En 1996-1997, il score 19 pts au All-Star Game, meilleur perf pour la conférence Ouest. Il réussit son 1er triple double (31 pts, 11 pds, 11 rbds) et termine la saison à 24.2 pts/match, sa meilleure performance en carrière.

Mais le 1er décembre 1997, après 14 matches de saison régulière, Sprewell commet l’irréparable.

Pendant l’entrainement, son coach PJ Carlesimo lui demande de mieux appuyer ses passes. Spree lui répond qu’il n’est pas d’humeur à recevoir des critiques et il lui demande de garder ses distances avec lui.

Mais lorsque Carlesimo s’approche alors de lui, Sprewell menace de le tuer puis l’attrape à la gorge et appuie pendant 10 à 15 secondes. Les coéquipiers de Sprewell interviennent et le sépare de Carlesimo. Il reviendra 20 minutes plus tard pour pousser PJ avant d’être une nouvelle fois écarté.

Les Warriors suspendent Sprewell pour 10 jours, mais change d’avis le lendemain et rompent son contrat.

David Stern le suspend 82 matchs, mais la sentence est ramener à 68 rencontres.

Sprewell est choqué de cette décision :

« Je n’ai pas étranglé PJ si fort, il pouvait respirer. Je ne veux pas que les gens pensent que je suis un mauvais gars. Je n’ai pas dit que je ne devais pas être puni, j’ai seulement dit que c’était excessif ».

Il rejoint les Knicks en échange de John Starks

Après avoir tourné à 21 pts/m sur le début de saison, Spree ne jouera plus au Warriors. Il est transféré en janvier 1999, juste avant le début de saison raccourci par le lock-out, aux Knicks de New York contre John Starks, Chris Mills et Terry Cummings.

Le Garden perd son chouchou en la personne de Starks, mais Spree va vite le faire oublier.

« Je n’avais jamais vécu, ou même passé de temps à New York avant d’y être échangé en 1999. J’y étais allé simplement lors des road trips. Je suis resté moi-même. Je suis quelqu’un d’authentique et franc. Les fans new yorkais m’ont apprécié pour ça, ils voient facilement si tu ne fais pas le boulot. Il y avait beaucoup d’attentes autour de l’équipe mais on a commencé lentement. On a fini à la 8e place. On a réussi à se hisser en finale mais on n’avait plus Patrick [Ewing, blessé en finale de conférence face à Indiana]. On aurait eu besoin de lui… Quand on rêve de remporter le titre quand on est gamin, qu’on a une chance d’y arriver, d’être si près du but et de ne pas y arriver, c’est très difficile à avaler. J’y pense encore quelque fois. On ne s’en remet jamais complètement. »

Il dispute 37 matchs sur 50, à cause d’une fracture de fatigue au talon droit, et hormis 4 rencontres, Spree débute toujours sur le banc. Il tourne en moyenne à 16.4 pts.

Spree forme avec Allan Houston le backcourt le plus original mais aussi le plus complémentaire de la ligue : Spree c’est la rage et la puissance, Houston c’est l’élégance et un shoot magnifique. Avec Marcus Camby, arrivé en même temps que Latrell, ainsi que Larry Johnson et le mythique Pat Ewing, les Knicks possèdent une bonne équipe, et se qualifient en 8eme position de la conférence Est, avec 27 victoires et 23 défaites.

Les Knicks vont alors réaliser un exploit unique dans l’histoire devenant la 1ere équipe qualifié 8eme de sa conférence à aller en finale. Sprewell est au sommet de sa carrière.

En finale, les Spurs de Duncan et Robinson sont trop forts, surtout que les Knicks sont privés de Pat Ewing, blessé depuis la finale de conférence contre Indiana.

Menés 3-1, les Knicks ne veulent pas voir les Spurs remporter leur premier titre à NY. C’est alors que Sprewell prend feu, et entre dans la légende du Garden.

Il enchaine panier sur panier, dont un dunk d’anthologie sur Jaren Jackson. Sprewell termine le match avec 35 pts et 10 rebonds, insuffisant pour battre les Spurs, victoire 78-77 pour Tim Duncan and Co.

9 sur 9 à 3-points face aux Clippers

Après cette saison d’anthologie, Sprewell va rester chez les Knicks 4 ans de plus, avec une sélection au All-Star game en 2001. Mais, New York ne reviendra jamais en Finale NBA.

Malgré cela, il score notamment 49 pts contre Boston en 2001-2002 pour 19.4pts/m. Ce sera sa meilleure saison newyorkaise au scoring.

Mais son dernier exploit intervient en 2003, il réussit un 9/9 à 3-pts au Garden contre les Clippers, record NBA de l’époque.

Il est transféré pendant l’été 2003, au Timberwolves de Kevin Garnett, et il forme avec Garnett et Sam Cassel, un « Big Three » qui remporte 58 matchs et fait la finale de conférence contre les Lakers, perdue 4-2. Cette année-là Spree tourne à 16.8pts/m, et il nourrit toujours des regrets sur cette série perdue.

« Les Lakers nous ont battus pour s’incliner en finales face à Detroit. Kobe a un peu gâché les finales. Il prenait tous les tirs et ils ne jouaient plus du tout en équipe. J’ai vraiment regretté qu’il ne fasse pas ça plus tôt, contre nous en finale de l’Ouest. On aurait pu passer ! Je ne sais pas ce qui s’est passé dans leur équipe mais ils n’ont pas joué Detroit comme ils nous ont joué. »

Après cette belle saison, Spree se voit offrir un contrat de 3 ans à 7 millions de dollars la saison. Mais Spree refuse cette prolongation de contrat et déclare : « J’ai une famille à nourrir ».

Après ce refus qui fera couler beaucoup d’encre, il fait la plus mauvaise saison de sa carrière et les Wolves n’atteignent même pas les playoffs alors qu’ils étaient favoris au titre.

Depuis 2005, et malgré régulièrement des rumeurs de retour, Latrell Sprewell n’a plus jamais rechaussé les baskets. En revanche, il est devenu un habitué de la colonne des Faits divers pour des histoires de fisc et d’escroquerie. Il y a quelques années, il était le citoyen qui devait le plus d’argent au Trésor Public de l’état du Wisconsin : plus de 3 millions de dollars !

Stats

13 ans

913 matches (868 fois starter)

18.3 pts, 4.1 rbds, 4 pds, 1.4 int, 0.4 ct

42.5% aux tirs, 33.7% à 3 pts, 80.4% aux lancers francs

Palmarès :

All-Star : 1994, 95, 97, 2001

All-NBA First team : 1994

All-Rookie Second team : 1993

Vidéos

 

Basket USA

à lire aussi

Commentaires Forum (et HS)  |  +  |  Règles et contenus illicites  |  0 commentaire Afficher les commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *