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Du football américain à la NBA : l’exemple de Charlie Ward

charlie wardSportif touche-à-tout – foot US, basket, baseball, tennis -, Charlie Ward (45 ans ce 12 octobre) fut considéré comme l’un des athlètes américains les plus accomplis.

Boudé par la NFL, il choisit de se consacrer à une carrière de basketteur. Et peut-être le meneur des Knicks finalistes NBA en 1999 s’était-il trompé de voie…

Le meilleur footballeur des Etats-Unis en 1993

La seule qualité dont Charlie Ward semble manquer, c’est de savoir se mettre en avant. Si l’on oublie ça, le bonhomme est, à tout point de vue, une exception dans l’histoire du sport. De juillet 1992 à janvier 1993, Charlie est le quarterback – et occasionnellement le punter – de l’équipe de football américain de Florida State University. Ward est tout simplement le meilleur du pays à son poste, dans la meilleure équipe du pays. Quand la saison de foot US se termine, il enlève son casque et ses épaulettes pour chausser des baskets. Sur les parquets aussi, il excelle. Le meneur de FSU mène les Seminoles au tournoi NCAA à deux reprises. Le cas de Charlie est unique. Si Bo Jackson et Deion Sanders ont connu des carrières glorieuses en baseball et en football américain, jamais le basket et le foot US n’avaient eu une star commune. Bo Jackson aime parler de lui à la troisième personne. Deion Sanders s’habille comme les Kriss Kross et prétend danser aussi bien que M.C. Hammer. Charlie Ward, lui, annonce simplement :

« Je veux être le meilleur dans tout ce que je fais ».

En football américain, c’est déjà le cas. A la fin de la saison, il recevra l’Heisman Trophy qui récompense le meilleur footballeur de la saison en college. En basket, il n’est pas intéressé par les récompenses individuelles.

« Je ne suis pas un joueur égoïste. Sur le parquet, je cherche à mettre tout le monde dans le rythme pour que l’équipe soit meilleure. »

Ainsi, au deuxième tour du tournoi NCAA 1993, Ward ne tenta son premier tir qu’à 8 minutes de la fin. Il joua 37 minutes et les Seminoles l’emportèrent facilement (94-63) devant Tulane University.

« Des garçons comme Doug Edwards (ndlr : rookie des Hawks) et Sam Cassell (rookie des Rockets) ont joué un grand rôle dans nos succès passés mais l’élément-clé est indéniablement Charlie », constate son entraîneur, Pat Kennedy.

Ward n’est pas très grand (1,88 m) ni très costaud (84 kg). Son talent est probablement héréditaire. Sa mère, Willard, fut professeur d’éducation physique et son père, Charlie Ward Senior, coach de basket et de football américain à la Thomasville High School, en Géorgie (c’est là que le fiston est né). « Junior », comme l’appelaient ses sept frères et sœurs, traînait toujours derrière papa pour être sûr de lui emboîter le pas quand l’heure des entraînements sonnait. S’ensuivaient d’interminables séances d’imitation des gestes effectués par les élèves de « Daddy ». Repéré par les scouts universitaires, Charlie fut confronté à un cruel dilemme puisqu’on lui demanda de choisir entre l’un des deux sports. Confiant et sûr de lui, il voulait faire les deux.

« Les gens pensaient que j’étais une star du foot et que je voulais seulement intégrer l’équipe de basket pour faire mon intéressant. Mais je pense être aussi bon que les basketteurs à plein temps. Mon but est de prendre du plaisir. »

Les mêmes qualités sur un parquet et sur une pelouse

A Florida State University, on comprit le message. Ward obtient le droit de tâter la balle orange et le ballon ovale. Le seul souci, c’est que les deux saisons se chevauchent. Et le problème sera le même à la fin quand il s’agira de choisir entre la NFL et la NBA.

« Je veux être drafté dans les deux sports. Ensuite, j’aurai un choix à faire. Beaucoup mettent en avant la difficulté de ce choix. Moi au contraire, j’en suis ravi. Ce n’est pas donné à tout le monde de choisir entre deux glorieuses carrières. »

La NFL l’attend déjà. La NBA ? Ses stats relativement basses ne plaident peut-être pas en sa faveur mais Chuck Daly, le coach des Nets et de la « Dream Team », défend sa cause.

« C’est un meneur idéal pour la NBA. Il n’est pas particulièrement flashy mais son efficacité et sa sobriété le rendraient unique dans n’importe quelle équipe. »

Ward a les mêmes qualités sur un parquet et sur une pelouse : vision du jeu, vivacité et intelligence. Pour que le tableau soit complet, précisons qu’il est aussi un étudiant brillant et très populaire sur le campus. Charlie est un garçon discret mais son charisme naturel lui a valu d’être élu président du bureau des élèves. Un cumul des responsabilités qui ne le dérange pas.

« Plus je m’investirai dans différents domaines, plus nombreuses seront les opportunités de faire des choses intéressantes à l’avenir. »

Côté foot US, le printemps 1993 voit Charlie mener les Seminoles à une victoire dans l’Orange Bowl aux dépens de Nebraska (18-16). Au cours de la saison, FSU ne se sera incliné qu’une seule fois, face à Notre Dame. L’élection de l’Heisman Trophy tourne au raz-de-marée. Ward distance le deuxième de 1 622 points. Seul O.J. Simpson, passé à la postérité pour ses exploits chez les Buffalo Bills et sa comparution ultra-médiatisée devant la justice américaine pour un double homicide, fit mieux en 1968 (1 750). Charlie croule littéralement sous les distinctions. Il est notamment désigné meilleur athlète amateur du pays. Plus tard, il sera intronisé au College Football Hall of Fame. Pour donner une idée de son niveau, précisons qu’Emmitt Smith, le running back légendaire des Dallas Cowboys, trois fois vainqueur du Superbowl dans les années 90, figurait dans la même promo.

Ward est un sportif hyper accompli (les Américains disent « versatile »). Footballeur et basketteur émérite, il joue aussi pour son plaisir au baseball et au tennis. Et là aussi, il tutoie l’excellence. En 1994, Charlie épate la galerie dans le tournoi amateur Arthur Ashe. Sur les diamants, c’est un joueur craint et respecté. Son poste de prédilection ? Pitcher (lanceur, le joueur qui envoie la balle au batteur). Ward ne joue pas au baseball en college mais il possède un bras suffisamment solide pour être drafté en 1993 par les Milwaukee Brewers. Et le basket, alors ? Charlie effectue un cursus complet de 4 ans. Il côtoie Doug Edwards, Sam Cassell mais aussi Bob Sura. En 1993, FSU se hisse jusqu’en finale de la région Southeast mais doit s’incliner contre Kentucky (106-81). La saison senior du meneur des Seminoles sera écourtée : il rejoint l’équipe 15 jours après l’obtention de l’Heisman Trophy et dispute seulement 16 matches (10.5 pts, 2.4 rbds, 4.9 pds, 2.8 ints). Sixième meilleur passeur de l’histoire de la fac, Ward quittera Florida State University en 1994 avec le record d’interceptions en carrière et sur un match.

Pas de 1er tour de draft, pas de NFL

L’heure du fameux choix a sonné. Ward a le monde entier à ses pieds. Son cas, on l’a dit, est unique. On lui déroule le tapis rouge dans trois des quatre ligues pros majeures aux USA (NFL, NBA, MLB). Le quarterback-point guard-pitcher est considéré comme l’un des plus beaux specimens du sport américain. Plus tard, ESPN s’amusera à dresser une liste des meilleurs athlètes de l’histoire. Charlie Ward récoltera quelques voix mais ne parviendra pas à intégrer un Top 10 dominé par Jim Brown (foot US), Jim Thorpe (athlétisme / baseball / foot US) et Dave Winfield (baseball), où Wilt Chamberlain et Michael Jordan finissent respectivement 5e et 8e (il est question ici de sportifs ayant affiché les meilleures dispositions athlétiques toutes disciplines confondues). Ward fait durer le suspense. Foot US, basket ? Pour lui, c’est clair : pas question d’aller en NFL s’il n’est pas retenu au 1er tour de la draft. Des bruits alarmants parviennent à ses proches.

« Durant le dîner organisé pour l’Heisman Trophy, en décembre, on nous a dit que Charlie serait probablement retenu entre le 3e et le 5e tour… », raconte sa mère Willard. « Le jour de la draft, le plus grand événement survenu à la maison, ce fut la fête organisée par mes enfants pour mes 30 ans de mariage… »

Pourquoi cette frilosité ? D’abord, il y a ce gabarit pas spécialement imposant pour un QB. Ward n’est pas particulièrement grand et la puissance de son bras inquiète. Et surtout, il peut faire faux bond à tout moment pour filer en NBA. Aucun GM de NFL n’est disposé à gâcher un 1er tour. Ni un autre : il n’est tout simplement pas retenu malgré les 70% de passes complétées l’année du titre national. Un responsable des San Diego Chargers résume le sentiment général qui prévaut dans la Ligue :

« Beaucoup de jeunes mentent et vous assurent qu’ils ne sont intéressés que par la NFL. J’ai de l’admiration pour Charlie, sincèrement. Il a reconnu qu’il lorgnait la NBA. Cela lui a peut-être coûté un spot dans la draft. »

« La NFL voulait que Charlie dédie sa vie au football mais lui avait été très clair sur ce qui se passerait s’il n’était toujours pas pris à la fin du 1er tour », commenta son agent, Eugene Parker, après le grand soir.

La même année, un certain Kurt Warner est lui aussi oublié… Il prendra sa revanche sur le destin en étant sacré champion NFL avec les Rams de Saint-Louis en 2000 et en disputant un nouveau Superbowl avec les Arizona Cardinals (défaite contre Pittsburgh en 2009). Ward, lui, sera moins heureux.

En mai 1994, il veut se rappeler au bon souvenir des scouts NBA. Il effectue une pige chez les Jacksonville Hooters (USBL). Pour un scout des Supersonics, c’est le troisième meilleur point guard de la draft en puissance. Charlie affiche un bon ratio passes/turnovers et s’impose comme un vrai leader. Sa défense en un contre un et son jump shot laissent un peu à désirer mais il compense par ses qualités athlétiques.

En juin, les Knicks utilisent leur 26e pick pour récupérer le natif de Thomasville. Charlie demeure à ce jour le seul vainqueur de l’Heisman Trophy à avoir foulé un parquet NBA. Le seul joueur de foot US NCAA, aussi, à avoir été drafté en NBA et en MLB. Il a tourné le dos au football américain. Définitivement. Au cours de sa saison rookie, les Chiefs de Kansas City le sondent pour occuper le poste de back-up de la légende vivante Joe Montana. Le n°21 n’est pas intéressé.
Durant sa première année dans la Ligue, Pat Riley lui accorde une confiance très limitée comme doublure de Derek Harper (4.4 mn par match). Don Nelson, qui prend le relais sur le banc new-yorkais la saison suivante, limite lui aussi son temps de jeu. Avec la nomination de Jeff Van Gundy comme head coach et le départ de Derek Harper, Charlie Ward s’impose peu à peu comme meneur titulaire.

On parle, un temps, des arrivées de free-agents comme Gary Payton et Kenny Anderson. Mais à partir d’octobre 1997, l’ancien playmaker des Seminoles débute tous les matches dans le cinq majeur. Ward est un point guard appliqué, bon distributeur et shooteur à 3 points (il finira 4e du concours de tirs à 3 points du All-Star week-end 1998). Ses fans louent son sérieux et son dévouement à l’équipe. Pour les autres, Ward est un meneur quelconque, sans talent ni génie particuliers. En 11 ans de NBA, il ne dépassera jamais les 8.7 points et les 5.7 passes de moyenne… Pas de sélection All-Star, évidemment. Pas de cinq All-NBA. Les meneurs vedettes de l’époque se nomment Gary Payton, Jason Kidd, Tim Hardaway.

« Le problème des Knicks ? Charlie Ward »

Durant la fameuse saison 1998-99 écourtée par le lock-out qui voit les Knicks se hisser en Finales malgré la perte sur blessure de Patrick Ewing, la paire Charlie Ward-Chris Childs assure une direction du jeu à peu près propre. Mais beaucoup s’accordent pour dire que le premier est le maillon faible d’un cinq Ward-Allan Houston-Latrell Sprewell-Larry Johnson-Kurt Thomas/Marcus Camby… Damon Stoudamire, qui porte alors le maillot de Portland, compte parmi les plus grands détracteurs du n°21.

« Le problème de New York est simple. Il s’appelle Charlie Ward… »

Au lendemain du revers contre les Spurs (4-1), l’intéressé conserve pourtant les commandes de l’équipe. Il faut dire que Ward n’a pas de concurrent crédible, à l’exception d’un Mark « Action » Jackson très émoussé qui reviendra faire une pige en 2001-02. C’est donc sans grande surprise qu’Isiah Thomas se débarrasse du footeux le 5 janvier 2004 pour récupérer Stephon Marbury, le kid de Brooklyn. Dès le lendemain, Ward est coupé par Phoenix. Trois jours plus tard, il signe en faveur des Spurs. Charlie ne laissera pas un souvenir impérissable à San Antonio (3.3 pts sur 36 matches, 5 rencontres de playoffs avec une élimination 4-2 contre les Lakers en demi-finales de Conférence suite au fameux shoot de Derek Fisher à 4 dizièmes du buzzer). Free-agent, il s’engage l’été suivant en faveur des Rockets, orphelins de Steve Francis. Blessé tout au long de l’année, il doit se contenter de 14 apparitions et tire sa révérence à l’issue de cette 11e saison dans la Ligue.

Intégré au staff des Rockets, Ward quitte son poste deux ans plus tard pour prendre en charge l’entraînement des équipes de basket et de foot US d’un lycée catholique texan. De religion, il fut fortement question en avril 2001. Le citoyen modèle des Knicks se mit la communauté juive à dos après la publication par la presse de propos peu amènes tenus par l’intéressé au cours d’une étude de la Bible (« Les Juifs ont le sang du Christ sur les mains »). Le meneur de « Gotham » présenta ses excuses et parla de propos sortis de leur contexte. Côté polémiques toujours, son accrochage avec P.J. Brown fut à l’origine de la baston entre Knicks et Heat dans le Game 5 de la demi-finale de Conférence 1997. New York, qui menait 3-1, vit cinq de ses joueurs (Ewing, Houston, Johnson, Starks et Ward) suspendus et s’inclina finalement 4-3.

Crédité de plus de 34 millions de dollars de gains en carrière, l’Heisman Trophy 1993 n’aura pas répondu, en NBA, aux attentes que faisait légitimement naître son incroyable potentiel athlétique. Aussi, la question se pose inévitablement : Charlie Ward ne s’est-il pas trompé de voie ? Qu’est-il venu faire en NBA ? N’aurait-il pas été plus heureux sur les pelouses de NFL ? Lui en fit une question de principes. Dès son année rookie en NBA.

« J’avais dit dès le départ que j’irais en NFL si et seulement si j’étais retenu au 1er tour. A mes yeux, je le méritais. Les gens ne croient pas que les sportifs puissent tenir parole. C’est vrai que peu le font. Mais quand je dis un truc, je m’y tiens. On n’a pas voulu de moi au 1er tour de la draft, je n’ai pas voulu d’une carrière de footballeur américain. Les gens ne comprennent pas que ce n’est pas moi qui ai fait ce choix. Je n’ai pas été drafté. A partir de là, comment aurais-je pu choisir entre le foot et le basket ? Je n’ai pas de raison de vouloir retenter ma chance en NFL. Même si ma carrière n’a pas encore décollé, j’aime profondément le basket. Beaucoup sont peut-être en train de s’inquiéter mais pas moi. »

Dix ans après son retrait des parquets, Ward est devenu entraîneur de… football américain. Dans un lycée floridien où évolue son fils, mais il ne se contente pas de ça, puisqu’il est aussi membre du staff des Pensacola Blue Wahoos, une franchise de ligue mineure de baseball. Un sport dans lequel il a aussi brillé puisqu’il fut même drafté deux fois en MLB, en 1993 et 1994.

Stats

11 ans
630 matches (286 fois starter)
6.3 pts, 2.6 rbds, 4 pds, 1.2 int, 0.2 ct
40.8% aux tirs, 36.4% à 3 points, 77.1% aux lancers francs

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