Julien Guérineau : « Mon seul regret, c’est de ne pas avoir ajouté 100 pages de statistiques »

Equipe de France – Pour raconter 100 ans d’aventure en tricolore, il fallait au moins ça : 400 pages truffées de chiffres chics et de déclarations chocs. Julien Guérineau a passé douze années à fouiller les archives pour offrir un ouvrage de référence sur les Bleus du basket, un régal pour passionnés.

ffbb 100 ansPour la sortie de son ouvrage encyclopédique sur les 100 ans de l’Equipe de France, Basket USA a eu le grand plaisir d’en discuter longuement avec son auteur, Julien Guérineau, responsable des contenus et rédacteur en chef de Basketball Magazine depuis une quinzaine d’années.

Parmi les innombrables anecdotes croustillantes qui truffent cet ouvrage indispensable pour tout fan des Bleus qui se respecte, nous avons pu revenir sur certaines des plus mémorables, en partant du tout premier match officiel de l’Equipe de France sous les yeux de Mussolini en 1926, jusqu’au documentaire secret filmé par Boris Diaw en infiltré lors des JO de Londres en 2012.

On y évoque aussi des dossiers plus complexes, comme celui de Tariq Abdul-Wahad ou Jérôme Moïso, en suivant la professionnalisation progressive de l’Equipe de France à partir des années 2000, et du basket français en général qui, cet ouvrage le rappelle, a connu de nombreuses années de galère avant de faire partie du gratin mondial.

« Il y a des déclas de coachs qui sortent vraiment la sulfateuse »

Julien, commençons par vos sources, qui sont nombreuses et riches en déclarations. Comment avez-vous procédé face à ce travail titanesque ?

Ça dépend des époques, mais pour ce qui est ancien, la source principale est L’Auto, qui est l’ancêtre de L’Equipe, puis L’Equipe ensuite. Des livres ont aussi été publiés, dont celui de Gérard Bosc que certains ont dans leur bibliothèque, qui a la particularité de parler de toute l’histoire du basket français et de tout mettre au même niveau, c’est-à-dire qu’un championnat d’Europe équivaut à une Assemblée Générale, ce qui est un parti pris assez déroutant. J’ai beaucoup parlé avec Gérard et ce qu’il a fait est vraiment d’utilité publique.

J’ai donc parcouru les microfilms de L’Equipe sur 100 ans à la BnF. Il y a d’autres sources moins connues, et puis aussi ma collection personnelle, que ce soit de Maxi Basket, Basket Hebdo ou Basket News. Je me suis installé chez mes parents, où est ma collection, et je prenais année par année, soit une cinquantaine de numéros, à relire un à un ! Je me suis beaucoup relu au final, avec les interviews que j’avais réalisées pour Basket Hebdo/News et le Magazine de la Fédé.

Ce dernier est une source très importante car, quand on remonte aux années 50, 60, 70, on manque parfois de sources. Dans ce magazine, il y avait des retours sur chaque compétition, parfois étonnants, car les journalistes avaient des centres d’intérêt différents d’aujourd’hui. On a des articles qui insistent davantage sur les dîners chez l’ambassadeur, le comportement des joueurs, l’image qu’ils ont pu donner de la France, alors qu’on s’attend à des analyses techniques. C’est parfois amusant, mais aussi frustrant quand on fait un travail de recherche.

J’ai des gens qui m’ont fourni des sources plus méconnues, des magazines, des hebdomadaires, comme Vincent Janssen qu’il faut citer, qui fait un travail assez spectaculaire dans la conservation du patrimoine. Il a notamment conservé une publication très méconnue, But et Club, mais aussi du Miroir des Sports et Miroir Sprint, qu’il a conservés en PDF.

Et le Musée du Basket a aussi une base d’archives, où j’ai pu découvrir que L’Equipe avait tenté de faire dans l’hebdomadaire avec L’Equipe Basket Hebdo, qui a existé dans les années 1970, parfois quelques mois, ou parfois quelques semaines seulement. Il y avait une Une handball dans un sens, et une autre basket dans l’autre sens sur l’autre couverture, c’était particulier. J’ai listé toutes mes sources à la fin du livre, et il y en a effectivement beaucoup.

Est-ce que vous avez également organisé des entretiens spécialement pour le livre ?

Oui, j’ai fait des interviews. De par ma position, j’ai accès assez facilement à certains coachs, comme Jean-Pierre de Vincenzi, Claude Bergeaud, Vincent Collet. Il y a des joueurs, des kinés, des attachés de presse, plus sur la partie anecdotes, en plus des recherches purement factuelles. J’ai aussi interrogé des joueurs comme Michel Rat et Maxime Dorigo. J’avais rencontré à l’époque l’un des derniers médaillés d’argent de 1948.

Parfois, tu peux être déçu des interviews quand il s’agit de personnes plus âgées ou de compétitions plus lointaines. Parfois, ils réécrivent l’histoire. Ce qu’ils peuvent te dire est parfois en contradiction avec ce qui était écrit. Une des plus drôles est Maxime Dorigo parce qu’il n’est pas d’accord sur ses chiffres. À chaque fois qu’on publie sur lui, il appelle pour nous dire que ce n’est pas exact. Il est très à cheval sur sa moyenne de points, à un championnat du monde en l’occurrence. Ses chiffres à lui sont différents des stats officielles de la FIBA.

Est-ce que certains joueurs plus récents, comme Tariq Abdul-Wahad, étaient prévus en interviews aussi, pour démêler des histoires plus complexes ?

Tariq Abdul-Wahad, c’est un bon exemple parce qu’il y a dans le livre des interviews que j’ai pu faire quand j’étais à BasketNews ou à BasketHebdo, ou mes collègues. Ce sont des reprises d’interviews, et il y a effectivement des citations issues de podcasts plus récents.

Je ne pense pas trahir sa pensée, j’essaye de faire les choses de manière assez équilibrée. Par contre, le parti pris était de ne pas cacher les choses. Même si l’ouvrage est publié par la Fédération, on raconte les années difficiles, les prises de bec avec les entraîneurs, et encore, le terme « prises de bec » est faible connaissant les moments très tendus au début des années 2000.

Même quand tu remontes dans le passé, il y a des sorties de coachs dans la presse qui sortent vraiment la sulfateuse. C’était violent. Surtout quand on le lit avec nos yeux de 2026, où les mots sont plus policés et les gens sont plus prudents dans leurs déclarations. À l’époque, c’était du lourd.

« L’anecdote de Beesley qui est dans une file d’attente avec les fans pour parler à Joakim Noah, c’est ma favorite all time »

Y avait-il d’autres joueurs, coachs ou autres acteurs que vous vouliez avoir pour le livre mais que vous n’avez finalement pas pu interroger ?

J’avais fait une liste de joueurs, sachant que j’avais la date butoir de 2026. Mais comme ça m’a pris douze ans, et que je faisais ça en plus de mon métier, je n’ai pas réussi à avoir tout le monde, tout simplement parce que certains sont décédés malheureusement, Francis Jordane par exemple. Il y a quelques joueurs aussi.

Quand tu te lances dans un tel volume de recherches, et que tu y ajoutes aussi des interviews, je pense qu’on ne s’en sort pas. Et on fait un produit différent : tu vas intercaler des interviews là où on a mis des portraits. C’est une approche différente. Moi, j’aimais avoir cette multitude de sources parce que ça permet de recouper les événements et d’avoir des déclarations de plein, plein d’acteurs, que tu ne pourrais pas forcément avoir si tu te lançais dans une série d’interviews. Entre celles que j’ai pu réaliser pour le livre, plus celles que j’ai faites par le passé dans diverses publications, c’est assez riche en déclarations !

On pense aussi à un autre cas particulier, celui de Joakim Noah, qui a longtemps nourri les espoirs des fans des Bleus, mais en vain…

Je suis d’accord avec toi sur les joueurs récents. Après, j’ai fait mon premier EuroBasket en 1997, j’ai fait 30 ans des 100 ans. On aurait pu effectivement aller sur du contradictoire, et Joakim Noah est un bon exemple.

Il y a une double page sur lui, je ne veux pas la survendre, mais je pense qu’elle est assez exceptionnelle en termes d’anecdotes. Je n’ai jamais autant ri que quand j’ai entendu ces anecdotes sur Joakim Noah. C’est raconté par Patrick Beesley, que j’ai eu quand on était tous les deux en Equipe de France. L’anecdote de Beesley qui est dans une file d’attente avec les fans pour parler à Joakim Noah, c’est ma favorite all time, je trouve ça fabuleux. Je n’ai pas de regret sur ce point, car les joueurs récents, je les ai tous eus en première main.

Pour revenir à la genèse de ce projet, est-ce que ça vous est venu parce que les 100 ans approchaient, ou est-ce antérieur ?

C’était avant. Je suis parti d’une recherche statistique avant tout. Car les statistiques dans le basket, c’est un vrai point noir quand on fait des recherches. Quand on s’intéresse au basket américain, on trouve les statistiques de Bob Cousy, Bill Russell, dès les années 1950, dès le début de la NBA en fait. On a Basketball Reference.

Un exemple, c’est que Victor Wembanyama et Rudy Gobert sont les recordmen du nombre de rebonds sur un match… alors que je sais que c’est faux ! J’en suis quasiment convaincu, car dans les années 1960, il y avait Jean-Paul Beugnot, dont je suis presque sûr qu’il a capté 30 rebonds un soir. Mais c’est impossible à prouver et à trouver car les statistiques n’existent pas.

Mon objectif à l’origine, c’était de trouver ces points de repère historiques de l’Equipe de France : qui sont les meilleurs rebondeurs, contreurs, passeurs, etc. ? Le match avec le plus de points, avec le plus gros écart, tout un tas de choses qui me passionnent. Je voulais créer ces fichiers statistiques car je suis passionné de stats, et pire, je suis jusqu’au-boutiste.

Et au fur et à mesure, j’ai commencé à creuser plus loin. Quitte à se taper les microfilms de telle ou telle compétition, autant se faire toute l’année. Et, au lieu de deux heures, je vais passer neuf heures à la BnF ! Il m’est arrivé d’arriver à 9h le matin à la BnF un samedi, et d’en repartir à 19h ! Je lisais tout ce que je pouvais.

Mon seul regret sur le livre, c’est qu’il ne soit pas encore plus grand et plus gros, car je voulais y ajouter une partie statistiques. Il aurait fallu cent pages de plus, avec un livre de 12 kilos. Ces données statistiques sont pour l’instant sur mon ordinateur et je suis, je pense, le seul à les détenir.

« Dix-huit joueurs sont convoqués et il n’y en a que trois qui viennent ! »

Mais des stats qui sont malheureusement partielles, car sans chiffres officiels de la FIBA, elle aussi au stade de l’amateurisme…

Forcément partielles comme tu le dis, parce qu’à partir des années 1990, c’est au détour d’articles qu’on s’aperçoit que tel joueur a fait telle perf. J’ai retrouvé les 10 contres de Vestris sur un match, mais c’était par pur hasard par exemple ! Il y a plein de raisons pour expliquer ce manque, mais les premières box scores complètes en FIBA, c’est à partir de 1995. C’est très tard et tout ce qui est avant, il y a les points, mais il n’y a rien d’autre. J’ai essayé de reconstituer des statistiques cumulées en remontant dans le temps. Mais c’est du travail de fourmi !

Vous avez vécu 30 de ces 100 ans en direct avec l’Equipe de France, mais qu’avez-vous appris ou découvert pour la première fois ? On pense notamment à des histoires assez folles, dont ce premier match officiel devant Mussolini ou ce journaliste, Jacques Flouret, plusieurs fois olympien, qui a dû remplacer un joueur au pied levé pour un match en Lettonie.

Ce qui m’a vraiment surpris, c’est le désamour pour l’Equipe de France à une certaine période, et la difficulté de certains entraîneurs à réunir leurs joueurs. On a maintenant ce regard, avec les fenêtres internationales, que c’est la NBA ou l’Euroleague qui peuvent bloquer. Mais dans les années 1970, il y avait carrément des joueurs qui séchaient les stages parce que les clubs du championnat de France étaient surpuissants. Les clubs n’étaient pas très fans.

Au début, c’était l’amateurisme donc les joueurs devaient poser des congés pour aller disputer un championnat d’Europe ou un championnat du monde ; ça paraît fou de demander des congés pour aller jouer à Rio un Championnat du monde. Dans les années 1970, où c’était de moins en moins amateur, ce sont les clubs qui rechignaient à ce que les joueurs partent pour plusieurs semaines. Ils préféraient même faire des matchs amicaux ou des tournois de présaison plutôt que d’aller en Equipe de France.

On a des anecdotes assez folles, dont une qui m’a marqué : le coach et son assistant attendent leurs joueurs à l’Insep. Dix-huit ont été convoqués et il n’y en a que trois qui viennent ! À la fin de la journée, ils se barrent, ils s’en vont, ils abandonnent. Derrière, le Bureau Fédéral vote la suspension de toute l’Equipe de France. On se retrouve à aller dans une compétition avec des gamins, et c’est un véritable massacre !

On a passé des caps en termes d’investissement. Et puis, comme tu l’as dit, Mussolini est un bon exemple de comment l’Histoire se télescope avec l’histoire de l’Equipe de France. Dans les années 50 et 60 mais aussi avant. Mai 68 a eu un impact. La guerre d’Algérie aussi, beaucoup de joueurs ont été mobilisés parce qu’ils étaient au Bataillon de Joinville.

Une autre anecdote peut-être oubliée concerne Claude Bergeaud et Tony Parker, avec le nouveau sélectionneur qui commet une belle bourde en conférence de presse.

Il est clairement maladroit. Il est à peine nommé et il sait que Tony Parker ne pourra pas venir à des qualifications, et il sort ces phrases plutôt maladroites, disant en gros qu’on sera mieux sans lui.

Sur sa toute première prise de parole après sa nomination, il fait totalement vriller Parker, qui va l’appeler directement derrière : pourquoi tu me craches dessus, en disant que je ne veux plus de l’Equipe de France, c’est une honte. C’est une mauvaise communication mais, quand je lui en ai reparlé, il a rigolé en disant qu’avant même de coacher, il avait fâché sa superstar !

« Il n’a pas pu participer à un championnat du monde parce qu’il doit s’occuper de ses cailles »

On dénombre beaucoup de ces anecdotes très dépaysantes, comme un épisode arrosé, où il fallait boire le porto à la frontière pour ne pas payer les taxes en 1933…

Oui, c’est tout à fait ça. Il y a un joueur qui n’avait pas pu participer à un Championnat du monde parce qu’il devait s’occuper de ses cailles, qu’il élevait. Personnellement, ça me plaisait beaucoup.

Mon parti pris n’était pas de faire vingt pages sur le titre de 2013 et pas beaucoup sur les années où on n’était pas bons. On connaît mieux les années fastes, mais je voulais traiter de façon équivalente les années de galère parce qu’on a oublié à quel point c’était galère, et certaines situations rocambolesques. Les joueurs qui n’ont jamais eu la moindre licence, mais qui sont envoyés en Equipe de France parce qu’ils sont grands, c’est drôle mais ça raconte quelque chose. Ça raconte une époque où il fallait avoir envie de jouer en Equipe de France.

Max Dorigo me racontait en interview que le président de la Fédé est venu le chercher à la sortie de son atelier, où il était tailleur, pour l’emmener dans le Nord avec sa voiture, pour arriver pendant les hymnes, se changer rapidement et jouer un match international ! C’est délirant ! Il faut avoir d’autant plus de respect pour les anciens qu’ils n’étaient vraiment pas mis dans des conditions favorables pour jouer au plus haut niveau de l’époque.

Une des gageures, réussie dans le livre, était d’éclairer plusieurs imbroglios, que ce soit autour de personnages comme Jérôme Moïso ou Tariq Abdul-Wahad, ou entre dirigeants à plusieurs époques différentes. Était-ce difficile de faire entendre autant de voix discordantes ?

Je ne voulais pas prendre le rôle de l’employé de la Fédération qui donne raison à telle ou telle entité, ce n’était pas mon but. TAW, c’est un très bon exemple. Moi, je me souviens de m’être levé la nuit pour voir son premier match en NBA, son premier panier. Je me souviens de la fascination que c’était d’avoir enfin un Français en NBA, c’était incroyable. Il avait marché sur la Lune quoi !

C’était un joueur, et une personnalité qui avait tout pour être une superstar hyper populaire. Il avait une belle gueule, il parlait très bien, il avait un discours vraiment passionnant. J’étais intéressé par le personnage. Je pense qu’il s’est construit en opposition au basket français au début, ce qui explique beaucoup ce qui s’est passé par la suite.

Quand on s’intéresse aux gens, on peut mieux comprendre d’où viennent leurs réactions. Thomas Heurtel est un de mes joueurs préférés et lui aussi s’est construit pareil, en opposition, parce que les centres de formation ne s’étaient pas intéressés à lui. C’était un underdog. Ce sont des gens qui veulent prouver à certains qu’ils ont eu tort, et qui vont au bout de leur logique, d’où certains clashs en cours de route !

Quand Alain Weisz sélectionne TAW et Jérôme Moïso en 2003, il sait ce qu’il fait. Il va jusqu’au bout de sa logique, qui est d’avoir dans son équipe tous les meilleurs joueurs disponibles. J’ai essayé sans, je n’ai pas réussi, je vais essayer avec. On peut lui tomber dessus a posteriori mais c’était sa logique à l’instant T.

Il faut se souvenir que cette équipe était exceptionnelle, j’ai suivi la préparation et c’était de la folie. On avait des années d’avance sur le reste du basket européen. On aurait pu, peut-être dû, être champion d’Europe. Et la suite aurait été différente ! Michel Gomez arrive à nous qualifier pour l’Euro 2009 parce que Yakhouba Diawara met un 3-points dans le coin face à la Turquie, Vincent Collet n’est pas nommé dans la foulée et l’histoire est différente aussi. Parfois, ça repose sur pas grand-chose.

Dieu sait qu’il y a foule de « What if » avec l’Equipe de France…

Rodrigue Beaubois est l’exemple merveilleux du « what if ». Je fais un encadré sur lui. On a la photo de lui avec le maillot, il a fait le media day de l’Equipe de France en 2010. Et rien derrière !

On a ses photos sous toutes les coutures, pour le Mag, mais deux jours après, il se casse le pied, et on ne le reverra jamais ! Et l’histoire a duré de 2010 jusqu’en 2024. On parlait encore de lui en 2024, lors de conférences de presse que je faisais avec Vincent Collet. Ça paraît fou mais il y a des serpents de mer qui durent une éternité.

« C’était Les Yeux dans les Bleus, fait par un Bleu »

Dans les guerres de palais, on a pu aussi oublier l’énorme brouille entre Alain Weisz et Jean-Pierre de Vincenzi, l’ancien assistant devenu sélectionneur quand le second devenait DTN.

Il y a désormais des raccourcis qui existent et on reste plus facilement sur ces raccourcis. Quand on prend le temps de dérouler les choses, et qu’on creuse pour découvrir les origines du mal, pour ainsi dire, les origines de ces oppositions, on comprend mieux.

Mais on peut difficilement imaginer deux personnes qui se détestent autant. Pour l’avoir vécu, c’était lunaire. Mais ça a existé. Il faut apprendre de ces discordes. Car les acteurs en ont gardé un souvenir très douloureux, les mésententes demeurent.

De la même manière, quand tu parles aux joueurs de 1984, ils t’en parlent comme si c’était hier ! Ils s’en rappellent terriblement, ils sont passés pour des clowns et ils en sont encore meurtris aujourd’hui. Richard Dacoury, Jacques Monclar te le diront, c’est une vraie meurtrissure. (…)

Ils n’avaient aucun encadrement, personne ne leur dit rien, et eux, ils se pointent en chemises à fleurs et en short, tous dépareillés, et toute la délégation est nickel chrome. Il n’y a que les basketteurs qui passent pour des touristes absolus. Aujourd’hui, ça n’arriverait plus, on a un GM, un assistant GM, trois mecs pour la comm, des préparateurs, des kinés, le monde a changé.

Question plus légère, qu’en est-il alors de ce fameux film secret de 2012, produit par Boris Diaw en plein JO de Londres ? L’avez-vous visionné, et qu’est-ce que ça donne ?

Oui, je l’ai vu. En entier ! L’histoire complète, c’est qu’on lance pour la première fois une web-série en 2012 avec Benoît Dujardin, qui va s’appeler « On the Road to London », et on décide de faire plein d’épisodes sur ce qui entoure l’Equipe de France : les kinés, les médecins, les joueurs stars.

Pendant toute la saison, on fait des reportages. Je vais à Valence voir Nando De Colo et Florent Piétrus. Lui va à Portland voir Nicolas Batum. Il avait vu Parker aussi. On a suivi la prépa, on a de bons épisodes, vous pouvez aller voir sur YouTube, c’est assez marrant !

Problème, on ne pourra pas filmer pendant les JO car on n’aura pas les accès, pas les accréditations au village olympique. On ne peut pas filmer pendant les matchs, c’est rideau. La série s’arrête à Gare du Nord et c’est fini !

Mais Boris vient me voir et me dit qu’il va amener son matos et qu’il va continuer à filmer. Il ne le fait pas à moitié. Il avait des GoPro qu’il collait sur les bus. Il avait installé deux plans dans les vestiaires, c’était des fixes mais il faisait ça bien. Il faisait des interviews dans le village, il y a une interview exceptionnelle de TP dans le jacuzzi, de Ronny Turiaf, c’est exceptionnel.

C’était Les Yeux dans les Bleus, fait par un Bleu. De l’inside. Et il y a une scène après l’élimination contre l’Espagne, il laisse tourner. On voit juste le vestiaire avec Mickaël Gelabale allongé sur une table, et on entend les Espagnols qui chantent et qui dansent dans le vestiaire à côté, et c’est la désolation chez les Français. Et lui va mettre un casque pour ne plus entendre les Espagnols.

Non, c’est un film assez incroyable, que personne ne verra. Netflix a fait ça plus tard mais Boris était précurseur, c’était assez fou.

Autre moment incroyable, quand Serge Petuya s’improvise ténor à Belgrade…

Oui, j’ai appelé le docteur parce que je me rappelais de ça. En déplacement à Belgrade pour un match de préparation, ils lancent la Marseillaise, ça ne marche pas. Deuxième tentative, troisième tentative, toujours pas. Et là, Petuya prend le micro et chante la Marseillaise a cappella. Tout le staff embraye et ça avait beaucoup plu aux joueurs.

Le gag, c’est que l’année suivante, la France retourne à Belgrade pour un match amical. Et les mecs ne se démontent pas, ils viennent voir le docteur et lui demandent s’il ne veut pas chanter à nouveau la Marseillaise. C’est une anecdote plus légère, mais qui permet différents degrés de lecture et différentes entrées. Parce que je sais bien que ce n’est pas un livre qu’on va lire de la page 1 à la page 400, c’est plutôt pour l’ouvrir sur une année ou sur une curiosité en particulier.

« L’Equipe de France jouait des pré-Européens contre Monaco tellement on était descendu très bas »

Êtes-vous satisfait du résultat final ?

Il faut dire que j’ai tout fait à l’envers. Normalement, on décide au début d’un nombre de pages, d’un nombre de signes. Mais moi, j’ai commencé par écrire sur ce que j’ai voulu. Sans limite. Et je voulais aller au bout de la démarche, ce qui donne un résultat assez dense, probablement pas accessible à tous. (…)

À la base, dans le document que j’ai envoyé pour la mise en page, il y avait plus de données et de chiffres, par exemple la liste des joueurs sélectionnés chaque année, avec leur moyenne de points sur l’année. Sur chaque campagne, j’ai le nombre de sélectionnés, le nombre de matchs joués et le nombre de points. Et à chaque compétition, j’ai les stats officielles de la compétition. J’aurais voulu mettre ça aussi dans le livre.

Vous avez aussi choisi d’intercaler des portraits de certains joueurs majeurs. Quels étaient vos critères de sélection ?

Au début, je voulais faire un Top 15, puis je suis passé à un Top 20, puis à 30 et, encore, il y a des joueurs qui auraient mérité d’avoir aussi leur portrait. C’est un choix critiquable mais c’est un choix personnel.

Un exemple est Jean-Claude Lefebvre, qui fait partie du Top 30 alors que sa contribution a été minime, sauf que son histoire est tellement folle qu’elle vaut en elle-même un encadré. Après, il n’y a pas de portrait pour un Joakim Noah mais il y a des pages sur lui. (…) Il y a une logique de périodes aussi. Dans la maquette, c’était prévu comme ça, car ça permet de ventiler un peu le texte chronologique, avec les portraits et les anecdotes.

Quelle période vous a le plus intéressé ?

Je suis un loser magnifique, je suis comme Cyrano, je perds mais avec le panache. Mes années préférées, c’est les pires parce que je trouve les années 1970 fascinantes. Je trouve ça fascinant qu’on ait pu jouer des pré-Européens contre Monaco tellement on était descendu très bas.

L’Equipe de France a joué au gymnase Japy par exemple, où je joue avec mon club de département. Je me dis alors pendant les entraînements que les Bleus ont joué dans la même salle, qu’un joueur comme Alain Gilles a joué là. J’ai une affection pour ces années de galère. Et puis, je suis né en 1977, ce qui a favorisé ce choix évidemment.

Cela dit, le début de l’ère Parker est aussi très intéressant, pour l’avoir vécu en direct, j’étais à l’Euro junior avec eux en 2000. D’avoir pu suivre toute cette génération, j’ai vraiment eu beaucoup de chance.

Mon joueur préféré, c’est Boris Diaw. Je mesure la chance d’avoir pu aller le voir jouer dès ses 16 ans au Pôle France, c’était Magic Johnson. Et j’ai suivi tout le reste derrière. Pareil pour la génération Batum-Diot, de l’Euro junior où ils sont champions d’Europe à sa retraite toute récente.

J’espère que j’aurai l’opportunité de suivre Victor Wembanyama pendant les quinze ans à venir, pour suivre tous ces matchs au plus près. Au-delà de mon métier, je suis toujours refait, fasciné, passionné de suivre d’aussi près ces Equipes. Un bonheur sans limite.

Vous évoquez Boris Diaw, mais ce dernier n’était pas né quand vous étiez petit. Quel(s) joueur(s) vous a / ont fait aimer l’Equipe de France ?

Je suis venu au basket par la NBA. Je suis arrivé avant Michael Jordan, et j’étais toujours contre Jordan. J’y suis arrivé parce que j’ai acheté ce T-shirt caricature de James Worthy avec ses goggles. Et dans le même temps, par hasard, il y avait ce magazine, Sport Action, avec James Worthy en Une. Incroyable, il faut que je l’achète puisque j’ai le T-shirt.

Dans le magazine, on pouvait acheter une cassette VHS qui s’appelait Dazzling Dunks et Basketball Bloopers, c’est pour les vrais puristes. C’est Marv Albert et Frank Layden, le coach d’Utah, qui présentaient ça. Quand elle est arrivée chez mes parents, c’était merveilleux, j’ai dû la regarder 500 fois, je la regardais en boucle !

Et puis, petit à petit, je suis arrivé au basket français à travers le PSG qui jouait à Coubertin, avec Yann Bonato et Laurent Sciarra. Ce sont eux les premiers joueurs qui m’ont fait rêver en Equipe de France. J’étais très admiratif de Sciarra avec sa qualité de passe et sa grande gueule. (…)

L’Euro 95 s’était mal fini pour les Bleus, à la 8e place, mais ils avaient proposé un style de jeu en avance sur les autres nations. Vlade Divac est mon joueur préféré all time. Je gardais toujours sur moi une de ses cartes, et un jour, je l’ai croisé et j’ai pu lui faire signer ma carte, c’était génial.

Mais il faut regarder sa confrontation face à Sabonis lors de la finale de l’Euro 1995, qui est pour beaucoup de spécialistes l’un des plus beaux matchs de l’histoire, pour ce qu’il représente à ce moment-là, après la chute de l’Union soviétique. Le documentaire « Once Brothers » d’ESPN est aussi un truc qu’il faut voir pour les fans.

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Rédacteur Emmanuel Laurin

Journaliste à Basket USA depuis 2009, Emmanuel Laurin a été correspondant à Oklahoma City puis à Portland. Il a couvert de nombreux playoffs, Finales NBA, ainsi que la Summer League et le All Star Weekend, sans oublier l'Equipe de France depuis l'Euro 2015. Il a collaboré avec de nombreux magazines, dont Basket Le Mag, Total Basket, Maxi Basket, 5 Majeur ou encore le mag de la FFBB.

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