La saison NBA vient à peine de commencer et l’infirmerie affiche déjà complet. En quelques jours, Jalen Williams s’est fracturé le péroné et luxé la cheville, Cason Wallace s’est déchiré le labrum de l’épaule, tandis que Paolo Banchero, Jalen Duren, Anthony Edwards ou encore Jaren Jackson Jr. ont rejoint la liste des blessés.
Le cas du Thunder est particulièrement spectaculaire, puisque Jalen Williams et Cason Wallace risquent de manquer la majeure partie de la saison et que Chet Holmgren vient de les rejoindre pour plusieurs semaines !
Selon un premier décompte de Jeff Stotts, spécialiste des blessures NBA, 176 matchs auraient été manqués pour blessure ou maladie pendant la première semaine de la saison. Un chiffre qui englobe également les joueurs déjà blessés avant la reprise, et qui ne permet donc pas, à lui seul, de conclure à un record historique.
Mais cette accumulation pose une question récurrente : pourquoi les joueurs continuent-ils de se blesser autant, alors que les franchises investissent des millions de dollars dans leur préparation physique et leur suivi médical ?
Pour tenter d’y répondre, BasketUSA a interrogé Fabrice Gautier, kinésithérapeute et ostéopathe français installé à Los Angeles, qui a travaillé avec Rudy Gobert, Tony Parker, Joakim Noah, Kevin Love ou Carmelo Anthony.
« On n’a toujours pas de vraie réponse »
Premier constat du spécialiste : malgré les progrès de la médecine sportive et les technologies de plus en plus sophistiquées, personne ne possède aujourd’hui de méthode infaillible pour empêcher les blessures.
« Les gens qui te disent qu’ils savent comment faire te mentent. La preuve : ça fait 10-12 ans que les blessures augmentent et qu’on n’a toujours pas de vraie réponse. »
Car derrière une même absence peuvent se cacher des mécanismes très différents. Une fracture provoquée par une mauvaise réception n’a ainsi rien à voir avec une lésion musculaire ou ligamentaire liée à une accumulation de contraintes. Et même dans ce dernier cas, identifier une cause unique reste extrêmement compliqué.
Il faut aussi distinguer le nombre de blessures, leur gravité et les matchs manqués. Les franchises préfèrent parfois prolonger une indisponibilité pour limiter les risques de rechute, ce qui peut gonfler les statistiques sans traduire nécessairement une augmentation équivalente des blessures.
Pour Fabrice Gautier, il faut surtout regarder au-delà des quelques semaines qui précèdent l’accident, les fragilités physiques d’un basketteur professionnel pouvant remonter à de nombreuses années.
Des corps déjà usés avant même la NBA ?
C’est en effet l’une des grandes contradictions du basket américain. Les futurs joueurs NBA bénéficient très tôt de structures d’entraînement, d’une forte exposition médiatique et d’un gros niveau de compétition. Mais cette spécialisation précoce peut aussi avoir des conséquences physiques.
Fabrice Gautier pointe notamment le fonctionnement du circuit AAU, où les meilleurs adolescents enchaînent les tournois et les rencontres pour se faire remarquer des universités et des recruteurs.
« Quand on récupère un jeune de 19-20 ans qui a joué au basket pendant les six dernières années non-stop, on récupère souvent les mêmes profils : des chaînes musculaires sur-sollicitées, des petits bobos pas soignés, des entorses de cheville pas guéries. »
Les conséquences peuvent se faire sentir plus tard, lorsque les organismes font face aux exigences de la NBA.
« Si tu as joué quatre ou cinq matchs par week-end en AAU, toute l’année, plus le lycée, c’est normal qu’à 26, 27, 28 ans, tes cartilages soient un peu plus fatigués. »
Fabrice Gautier s’interroge d’ailleurs sur la différence entre les parcours de formation américains et européens. Il a ainsi le sentiment que les joueurs formés en Europe sont relativement épargnés par cette vague de blessures, ce qui pourrait notamment poser la question de leur préparation pendant l’adolescence.
Pour autant, chaque blessure professionnelle ne trouve pas son origine dans le basket pratiqué à l’adolescence. Mais cette accumulation de contraintes, parfois au détriment du repos et du développement musculaire, constitue une piste importante. Une méta-analyse publiée en septembre 2026, regroupant 15 études, montre ainsi que les jeunes sportifs fortement spécialisés dans une seule discipline présentent des risques de blessure significativement plus élevés, avec des chances de blessure environ deux fois supérieures à celles des athlètes moins spécialisés.
En cause notamment, la répétition des mêmes gestes et des contraintes mécaniques sur des organismes encore en développement, mais aussi la réduction des périodes de récupération. La pratique de plusieurs sports permet au contraire de varier les sollicitations physiques.
Le Français raconte ainsi accompagner un jeune intérieur de 2,21 m, scolarisé dans un lycée de Los Angeles, dont l’entourage a choisi de privilégier le travail physique plutôt que les compétitions lycéennes.
« On a décidé volontairement de ne pas l’exposer dans le circuit AAU. Il était un peu dégoûté, parce que les gamins regardent les classements (d’ESPN ou de 247 Sports). Pendant que tous les autres allaient jouer sur les circuits, lui a bossé tout l’été pour se remuscler. »
Un choix pourtant difficile à généraliser. « C’est une décision que tout le monde ne peut pas prendre : si le gamin ne fait pas 2,21 m, il faut qu’il se montre, il faut qu’il joue. »
C’est tout le cercle vicieux : pour rejoindre la NBA, les jeunes talents doivent multiplier les occasions de se montrer, parfois au moment même où leur corps aurait besoin de récupérer et de se renforcer.
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Un jeu toujours plus exigeant physiquement
À ces fragilités accumulées depuis l’adolescence s’ajoute une autre évolution : celle du basket lui-même. Car si la NBA a toujours été une ligue athlétique, les exigences physiques ont considérablement évolué avec les transformations tactiques de ces dernières années.
Le problème ne tient pas uniquement à la vitesse du jeu ou au nombre de possessions, qui sont de toute façon en augmentation. Les joueurs doivent en effet désormais aussi multiplier les accélérations, les freinages, les changements de direction et les efforts à très haute intensité, y compris loin du ballon.
C’est notamment ce que soulignait récemment Kenny Atkinson, l’entraîneur des Cavaliers, en s’interrogeant sur la multiplication des blessures.
« L’intensité du jeu a augmenté, cela ne fait aucun doute. Il y a eu des évolutions tactiques, la pression défensive est beaucoup plus importante et les défenseurs commencent à exercer leur pression sur le porteur de balle de plus en plus loin du panier. Et personne ne parle du rebond offensif… Quand vous allez batailler au rebond, il y a des contacts physiques, ce qui demande aussi énormément d’efforts. »
Le technicien prenait l’exemple d’un meneur obligé de remonter le terrain sous pression, en multipliant les changements de direction, là où il pouvait auparavant progresser sans opposition jusqu’au milieu du terrain.
« Il y a des accélérations, des décélérations, les défenseurs doivent parcourir de plus grandes distances pour contester les tirs, et les joueurs tirent de plus en plus loin du panier. Imaginez l’impact physique que cela représente, puis répétez ces efforts tout au long d’un match et multipliez-les. »
Les joueurs ne courent pas seulement davantage : ils doivent surtout répéter des efforts explosifs, souvent avec des contacts, dont la charge physique ne se résume pas aux kilomètres parcourus ou aux minutes disputées.
Et cette évolution pose un vrai dilemme aux entraîneurs, pris entre la nécessité de répondre à l’agressivité adverse et celle de préserver leurs joueurs.
« Nous sommes conscients de l’usure physique que cela engendre, mais c’est une situation très complexe à gérer, parce qu’il faut être capable de suivre l’intensité imposée par l’équipe adverse, qui ne vous laisse aucun répit. C’est aux entraîneurs de trouver le bon dosage. On ne peut pas tout demander aux joueurs. »
Des nouveaux gestes techniques qui mettent les articulations à rude épreuve
Ancien quintuple All-Star, Marques Johnson partage ce constat, mais insiste sur un autre aspect du basket moderne : l’évolution des gestes techniques et les contraintes qu’ils imposent aux membres inférieurs.
« À notre époque, on ne faisait pas d’Eurosteps aussi violents à pleine vitesse, ni ces arrêts avec des décélérations brutales. Ça ne faisait pas partie du jeu. Aujourd’hui, ces mouvements sont beaucoup plus répandus et je pense qu’ils provoquent davantage d’usure au niveau des membres inférieurs, compte tenu de l’intensité avec laquelle les joueurs évoluent et des forces qu’ils imposent à ces parties du corps. C’est mon avis de profane », explique-t-il.
Car les changements de rythme ne consistent pas seulement à accélérer. Freiner brutalement, absorber son propre poids ou changer de direction à pleine vitesse imposent également des contraintes importantes aux muscles, aux tendons et aux articulations.
« Le jeu se pratique différemment et, forcément, quelque chose doit finir par céder. Le corps ne peut encaisser qu’une certaine quantité de contraintes, et le parquet, lui, ne cède rien », poursuit l’ancienne vedette des Bucks.
Marques Johnson souligne que ces gestes ne sont pas uniquement répétés pendant les 82 matchs de saison régulière. Ils font désormais partie intégrante des entraînements individuels, y compris pendant l’intersaison.
« Et puis il y a autre chose : les décélérations, les Eurosteps, tous ces mouvements qu’ils réalisent aujourd’hui… Ils n’attendent pas les matchs pour les travailler. Ils s’entraînent à les faire toute l’année, donc ils les répètent constamment. Encore et encore et encore. Je pense qu’à un moment donné, les muscles, les tendons et les articulations finissent par agiter le drapeau blanc et dire : ça suffit. »
Une observation qui rejoint les interrogations de Fabrice Gautier sur l’accumulation des contraintes mécaniques. Même en dehors des matchs, les organismes continuent d’être sollicités par des mouvements très exigeants, avec une frontière difficile à tracer entre le travail nécessaire pour progresser et celui qui contribue à l’usure physique.
Ces témoignages obligent en tout cas à regarder au-delà du seul calendrier : à durée de jeu égale, les efforts ne sont pas vraiment les mêmes qu’il y a dix ou vingt ans.
Les voyages, cet ennemi sous-estimé
À cette intensité s’ajoutent d’autres contraintes, propres à la vie NBA. Les 82 matchs de saison régulière, les déplacements incessants, les changements de fuseaux horaires et les rencontres disputées deux soirs de suite compliquent considérablement la récupération.
Et pour Fabrice Gautier, les voyages constituent même l’un des principaux facteurs à prendre en considération.
« Aux Jeux olympiques, aux Euros, aux Coupes du monde, il n’y a pas trop de blessures. Je pense que la fatigue des voyages et des décalages horaires joue énormément. Je ne vois pas comment les mecs font pour jouer un back-to-back après six heures d’avion. Pour moi, c’est une hérésie. »
Voyager perturbe en effet les habitudes de sommeil, l’alimentation, les horaires de soins et les possibilités de récupération. Même lorsqu’un joueur semble physiquement prêt à disputer une rencontre, son organisme peut avoir accumulé une fatigue plus difficile à mesurer.
La NBA a progressivement aménagé son calendrier pour réduire certains déplacements et les back-to-backs. Et elle conteste l’idée que la densité des rencontres explique à elle seule l’augmentation de certaines blessures.
En décembre 2025, la ligue avait notamment répondu aux critiques concernant le calendrier de la NBA Cup, en soulignant que le nombre de rencontres disputées en début de saison restait comparable aux années précédentes.
Une réponse qui ne règle pas complètement la question des déplacements, du sommeil ou de l’accumulation des efforts à l’échelle individuelle.
Des training camps trop courts pour préparer les organismes ?
Une autre question se pose, particulièrement en ce début de saison : les joueurs disposent-ils encore de suffisamment de temps pour préparer leur organisme aux exigences d’une rencontre NBA ?
Cette année, les training camps ont officiellement ouvert le 29 septembre pour la plupart des franchises, avant les premières rencontres de présaison, dès le 3 octobre, puis le coup d’envoi de la saison régulière le 20 octobre. Soit trois semaines seulement entre le début du camp et les premiers matchs officiels.
Un calendrier très resserré, alors que les training camps étaient historiquement plus longs et permettaient une montée en puissance plus progressive.
Le problème est d’autant plus complexe que les franchises cherchent également à limiter les risques pendant la présaison. Les titulaires jouent souvent peu, certains cadres étant même ménagés, afin de ne pas compromettre leur disponibilité pour les rencontres qui comptent.
Mais cette prudence peut avoir un effet pervers : passer brutalement de quelques minutes en présaison, ou d’entraînements contrôlés, à l’intensité d’une rencontre officielle pourrait soumettre les organismes à des contraintes auxquelles ils ne sont pas encore totalement habitués.
La question n’est d’ailleurs pas nouvelle. Dès 2017, Jason Kidd et Erik Spoelstra s’inquiétaient des conséquences de la réduction des camps d’entraînement.
« Les gens disent que dix jours ne changent rien. Mais si », insistait alors le coach du Heat. Et face à la nouvelle vague de blessures, l’ancien joueur Eddie Johnson a récemment réclamé, lui aussi, le retour de « training camps plus longs et plus intensifs, pour renforcer les corps face aux exigences d’une saison de 82 matchs ».
Le paradoxe est évident : vouloir protéger les joueurs en limitant leurs efforts avant la saison pourrait, dans certains cas, rendre leur adaptation à l’intensité de la compétition plus difficile.
Reste que cette hypothèse doit être maniée avec précaution. Un camp d’entraînement plus long ou plus intense n’est pas automatiquement synonyme de moins de blessures. Tout dépend de la progression des charges de travail, de l’état physique initial du joueur et de sa capacité de récupération.
C’est finalement toute la difficulté de la préparation moderne en NBA : arriver le plus frais possible au début de saison, mais suffisamment préparé pour supporter immédiatement des efforts maximaux.
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Les limites de la préparation physique
Pour comprendre pourquoi certains joueurs se blessent régulièrement, Fabrice Gautier insiste également sur l’équilibre musculaire. Le basket moderne sollicite énormément les qualités explosives, les accélérations, les freinages, les sauts et les changements de direction.
Mais toutes les chaînes musculaires ne se développent pas nécessairement de manière harmonieuse.
« Beaucoup de joueurs ont des faiblesses sur leur chaîne musculaire postérieure : ischios, mollets. Ils sautent, ils courent, ils vont toujours plus ou moins vers l’avant. C’est pour ça qu’ils ont des tendinites au tendon rotulien. »
Dans cette logique, renforcer uniquement les muscles les plus visibles ou développer la puissance maximale ne suffit pas. Il faut aussi identifier les déséquilibres, les limitations de mobilité et les compensations qui peuvent accroître les contraintes sur certaines structures.
« Ce n’est pas parce qu’un mec squatte 140 kilos que ça va l’empêcher de se blesser. »
La question se pose notamment lorsqu’un joueur revient après une longue indisponibilité. Une blessure peut modifier ses appuis, sa manière de courir ou la répartition des efforts entre les différents groupes musculaires.
Interrogé sur les problèmes d’ischio-jambiers de Tyrese Haliburton, après sa rupture du tendon d’Achille, le spécialiste envisage ainsi un lien possible avec ses fragilités passées.
« Il y a des chances que ce soit lié. Ce n’est pas que ça, mais il avait déjà des problèmes d’ischios avant le tendon d’Achille. Il a sûrement des problèmes sur sa chaîne postérieure, comme une grosse majorité des basketteurs. »
Les franchises disposent désormais d’outils sophistiqués pour mesurer la force, les asymétries musculaires et la charge de travail. Ces données permettent d’individualiser la préparation et d’orienter la rééducation, mais elles ne constituent pas des instruments capables de prédire avec certitude la prochaine blessure.
D’autant que les tests physiques réalisés dans des conditions contrôlées ne reproduisent jamais parfaitement les contraintes d’un match NBA, avec ses contacts, ses mouvements imprévisibles et sa fatigue accumulée.
Des moyens considérables, mais pas de solution miracle
Quid enfin de la récupération ? Avec leurs investissements dans les installations, les équipements et les staffs médicaux, les clubs NBA semblent disposer de tous les moyens nécessaires pour prendre soin des joueurs.
Pourtant, Fabrice Gautier assure que certaines pratiques élémentaires ne sont pas systématiques.
« Le simple fait d’avoir 20 minutes de massage après le match, tout le monde ne le fait pas. Récemment, des joueurs m’ont dit que leur équipe n’avait pas de masseur. À ce niveau-là, ça me paraît dingue. »
Le massage ne constitue évidemment pas une protection démontrée contre toutes les blessures. Mais cette remarque illustre une conviction du Français : la qualité du suivi quotidien ne doit pas être éclipsée par la recherche permanente de nouvelles technologies.
Individualiser les programmes, préserver le sommeil, traiter les petites douleurs avant qu’elles ne deviennent chroniques, développer une musculature équilibrée et prendre le temps de récupérer : autant de leviers qui peuvent aider, sans jamais garantir qu’un joueur traversera une saison sans blessure.
Car le problème dépasse largement la préparation physique. Il commence parfois dès l’adolescence, se poursuit avec les exigences d’un jeu toujours plus intense et se complique avec les déplacements, les difficultés de récupération et une préparation de présaison dont la durée interroge.
C’est ce qui rend l’équation si difficile à résoudre. La NBA n’a jamais disposé d’autant de connaissances sur le corps humain, d’autant de données sur ses joueurs et d’autant de ressources pour les accompagner. Mais les exigences physiques du jeu évoluent elles aussi, et les blessures continuent de bouleverser les saisons et parfois les carrières.
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