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Gordon Hayward et les règles tacites de la free agency

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Fascinante après-midi du 4 juillet. Alors que tout le monde attendait la décision de Gordon Hayward, le journaliste d’ESPN Chris Haynes tweetait que l’ailier allait rejoindre les Celtics.

Dans la foulée, de nombreux insiders confirmaient l’information. L’affaire semblait pliée. Mais quelques minutes plus tard, Adrian Wojnarowski contredisait son confrère, alors qu’il travaille également à ESPN, en expliquant que Gordon Hayward n’avait pas encore fait de choix définitif…

Finalement, c’est quelques heures plus tard que Gordon Hayward annoncera via une lettre sur The Players’ Tribune, comme attendu au départ, qu’il allait bien rejoindre Boston.

Depuis, tout le monde essaie de comprendre ces quelques heures et je dois dire que je trouve ça passionnant. Dans un article du Deseret News, Jody Genessy a d’ailleurs rapporté la version de l’agent du joueur, Mark Bartelstein. Pointure dans le métier, ce dernier maintient que Gordon Hayward n’avait pas encore fait son choix lorsque Chris Haynes a posté son tweet.

« Les gens peuvent désormais dire que l’information était vraie mais ce n’est pas le cas », assure-t-il en effet. « Tous ceux qui disent qu’ils savaient ce qu’allait faire Gordon ne le savent pas. Comment le pourraient-ils ? Lui-même ne le savait pas ».

Règle n°1 : ton ancienne équipe, tu préviendras…

Il ne le savait pas mais, quelques heures plus tard, il publiait une lettre de plus de 2 000 mots pour remercier Utah ? Là encore, Mark Bartelstein a une explication. D’après lui, Gordon Hayward a travaillé avec quelqu’un sur trois lettres, suivant s’il décidait de rester à Utah ou de rejoindre Boston ou Miami. Celles-ci étaient donc bouclées à 90% et l’ailier n’avait qu’à finaliser les derniers détails après avoir pris sa décision. Ce qui expliquerait le délai très court de rédaction de l’article.

Je laisse chacun se faire son idée sur la version de l’agent de Gordon Hayward, qui nie donc avoir essayé de gagner du temps pour rattraper une fuite et prévenir les différentes parties concernées avant l’officialisation. En général, la règle tacite veut en effet que les gros free agents préviennent leurs équipes avant d’annoncer publiquement leurs choix.

À mes yeux, l’imbroglio autour de Gordon Hayward vient de la collision entre deux règles tacites (et liées) qui dictent la free agency depuis plusieurs saisons : la première est donc que les gros joueurs doivent avertir la franchise qu’ils quittent avant d’officialiser leur départ ; la deuxième est que les insiders, souvent au courant en amont, doivent faire l’annonce dans le timing prévu par les agents. Et c’est sans doute parce qu’il a brisé cette règle que Chris Haynes a créé cette réaction en chaine. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’il brise quelques lois non écrites de la ligue.

En 2015, il avait ainsi rendu furieux Iman Shumpert en rapportant une conversation de vestiaires entre l’arrière et LeBron James au sujet de Nikola Mirotic. En NBA, ce qu’il se dit dans un vestiaire et qui n’est pas directement adressé à un journaliste n’est pourtant pas censé être utilisé.

Règle n°2 : dans l’embarras, personne tu ne mettras…

Tout cela fait partie du « lien de confiance » entre joueurs et journalistes, les basketteurs et les agents sachant ce qu’ils peuvent dire sans que la presse ne l’utilise ensuite. Adrian Wojnarowski est sans aucun doute celui qui a tissé la confiance la plus forte avec les agents et c’est ce qui lui permet d’avoir la majorité des scoops, les agents sachant très bien qu’il fera ses annonces dans des timings qui ne mettront personne dans l’embarras. Ce n’est d’ailleurs pas une surprise si c’est d’ailleurs à lui que Mark Bartelstein a envoyé son démenti après le tweet de Chris Haynes.

Dans l’univers des réseaux sociaux, la presse est soumis à un « dilemme du prisonnier » de plus en plus fort. Tous les insiders semblaient en effet savoir depuis le matin du 4 juillet que Gordon Hayward penchait vers Boston, et l’intérêt général était d’attendre l’officialisation. Mais dans un univers de plus en plus concurrentiel (et alors qu’ESPN a limogé des tas de journalistes récemment), les insiders ont visiblement commencé à prendre peur qu’un autre insider ne fasse l’annonce en premier. Il suffisait que l’un craque pour mettre la machine en mouvement.

Ce qui est d’autant plus intéressant pour moi, c’est de voir comment plusieurs problématiques indépendantes viennent s’affronter dans ces moments de tension particuliers. Depuis « The Decision » en 2010, où LeBron James avait fait son annonce à la télévision sans prévenir Cleveland au préalable (forcément, une fuite de la part des Cavaliers aurait détruit l’intérêt de l’émission), les free agents importants qui quittent une équipe essaient de limiter l’onde de choc de leur choix avec une lettre (sur Sports Illustrated pour LeBron James en 2014, sur The Players’ Tribune pour Kevin Durant l’an passé et Gordon Hayward cette année) qui doit expliquer leur décision sans blesser personne. Le tout en réussissant à prévenir les franchises concernées avant l’annonce officielle tout en conservant le mystère jusqu’au bout…

Règle n°3 : dans le secret, tu négocieras…

Toutes ces conditions ne sont pas simples à remplir, Brian Windhorst et Dave McMenamin l’expliquant très bien dans « Return of the King », qui raconte justement comment LeBron James a quitté Miami pour rentrer à Cleveland et décrocher son titre avec les Cavaliers. Les deux hommes reviennent ainsi sur la difficulté des différents protagonistes pour garder les négociations secrètes. Le 6 juillet 2014, Dan Gilbert prend ainsi son avion pour aller rencontrer LeBron James en Floride. Un journaliste radio de Cleveland l’annonce dans son émission et les choses s’emballent sur les réseaux sociaux, les fans traquant l’avion de l’homme d’affaires sur les sites de suivi aérien. Le propriétaire des Cavaliers est obligé de mentir, expliquant qu’il est dans son jardin, puis détourne son avion pour atterrir au petit aéroport de Fort Lauerdale Executive Airport de Miami, plutôt qu’au Fort Lauerdale-Hollywood International Airport.

« J’avais quelques notes que je regardais dans l’avion », explique-t-il. « J’avais vraiment besoin de savoir ce qu’on pouvait faire avec notre effectif et la marge salariale dont nous disposions. Et puis c’est sorti et j’ai demandé aux pilotes si on pouvait changer d’aéroport à l’arrivée. C’était comme un film ».

Le 10 juillet, au matin, LeBron James avait décidé de rentrer à Cleveland. Pour prendre le contrepied complet de son annonce de 2010, il avait fait venir l’un des meilleurs journalistes américains, Lee Jenkins, à Las Vegas pour écrire sa lettre de retour. Le reporter de Sports Illustrated interviewa l’ailier puis commença à rédiger le fameux « I’m coming home », qui sera publié plus tard. Alors qu’il faisait des ébauches en demandant les retours du camp de LeBron James, ce dernier prenait un avion vers la Floride en compagnie de Dwyane Wade. Brian Windhorst et Dave McMenamin rapportent d’ailleurs qu’en rentrant dans sa chambre, Lee Jenkins a croisé une femme qui lui a proposé « de le border ». Le journaliste a cru qu’il s’agissait de quelqu’un envoyé pour lui voler son scoop et son ordinateur, avant de se rendre compte qu’elle n’était en fait qu’une simple prostituée.

De son côté, LeBron James pouvait prévenir Pat Riley alors que son bras droit, Rich Paul, appelait Dan Gilbert pour lui annoncer la décision. Mis au courant à la dernière minute, le propriétaire des Cavaliers demanda alors comment le King allait annoncer la nouvelle.

« Ne t’en fais pas, Dan, c’est déjà sorti », lui a répondu Rich Paul.

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