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Kareem Abdul-Jabbar, le mal-aimé de l’Amérique

Six fois MVP de la Ligue et toujours recordman du nombre de points inscrits en carrière, Kareem Abdul-Jabbar est resté tapi dans l’ombre à Los Angeles.

Passé du catholicisme à l’Islam, celui qui se considérait comme le plus méchant parmi les méchants n’a jamais vraiment réglé ses comptes avec l’Amérique la plus profonde.

Le 5 avril 1984 reste une date exceptionnelle – et pourtant peu connue – dans la carrière du prodigieux Kareem Abdul-Jabbar. Cette année-là, il ne gagne rien. Tout juste une nouvelle citation dans la All-NBA First Team. L’essentiel est ailleurs. En cette fin de saison, le pivot des Lakers bat le record de points en carrière de Wilt Chamberlain lors d’un match contre Utah. Record qui s’établissait alors à 31 419 unités. Moment sublime pour la Ligue.

Pendant cinq saisons, l’intérieur des Lakers continuera d’améliorer la marque. En 1989, date du clap de fin, elle s’élève à 38 387 points. Karl Malone et Michael Jordan ont dépassé à leur tour, durant leur carrière, Chamberlain mais la barre passée par Abdul-Jabbar est demeurée inviolée. Et elle semble toujours intouchable puisque la carrière de celui que l’on connut d’abord sous le nom de Lew Alcindor s’est étalée sur 20 ans, entre Milwaukee et Los Angeles.

Né Lew Alcindor

Une carrière débutée à Harlem. Lew (qui se convertira à l’Islam en 1971) naît à New York, deux ans après la fin de la Seconde guerre mondiale. Un fils unique, ultra-protégé par sa mère mais sévèrement secoué par un père très strict. Le jeune Alcindor se jette à corps perdu dans le basket pour échapper le plus vite possible au milieu familial. Repéré par les envoyés spéciaux de John Wooden, il rallie la Côte Ouest des Etats-Unis et débarque sur le campus de UCLA. Avec les Bruins, il remporte trois titres NCAA en 1967, 68 et 69. Joueur de l’année par deux fois, Alcindor est sur les tablettes de tous les scouts du pays. Les Bucks le choisissent en 1ère position de la draft 1969. A l’époque, Milwaukee est une franchise possédant uniquement deux ans d’expérience. Lorsque le géant de 2,18 m arrive dans le Wisconsin, les big men commencent à déserter la Ligue (Bill Russell vient de bâcher à Boston) ou se font vieux, comme Wilt Chamberlain qui approche des 35 ans. La porte du succès s’ouvre en grand pour le nouveau venu des Bucks qui débute par un titre de Rookie de l’année, avec une moyenne de 28.8 points et 14.5 rebonds.

Champion dès sa 2ème année

Pendant l’été 1970, Milwaukee se renforce avec Oscar Robertson et le jeune Lucius Allen. L’effet est immédiat. Dans le sillage d’Alcindor, qui remporte son premier titre de MVP de la saison, Bob Dandridge, Jon McGlocklin et Greg Smith, les Bucks sont sacrés champions contre les Baltimore Bullets (4-0).
Kareem a tout le temps de se mirer dans sa première bague. Il devra patienter neuf ans avant d’en gagner une nouvelle ! Il est certes sacré quatre fois MVP de la saison régulière (1972, 74, 76, 77) mais c’est seulement avec les Lakers version showtime qu’il connaîtra à nouveau la consécration. Le divorce avec Milwaukee intervient à l’été 1975. Lew Alcindor, devenu Kareem Abdul-Jabbar, a semé le trouble chez les fans des Bucks. On ne comprend pas ses convictions religieuses. On s’interroge sur sa culture, ses opinions, ses aspirations. Kareem réclame un trade dans une grande ville. Soit Los Angeles, soit New York. Là, la tolérance et l’ouverture sont plus grandes, sans être non plus exceptionnelles. Un deal est conclu avec les Lakers. Mais c’est un homme meurtri qui pose le pied sur la Côte Pacifique. Abdul-Jabbar a perdu une maison et, plus encore, ses souvenirs de jeunesse dans un incendie d’origine inexpliquée. Il faudra attendre longtemps, très longtemps pour décrocher un sourire chez cet athlète hors du commun qui remportera six bagues NBA (cinq avec les Lakers de Magic Johnson), six titres de MVP de la saison régulière et deux trophées de MVP des Finales (en 1971 et 85), pour ne citer que l’essentiel.

L’antithèse de Magic Johnson

L’image, elle, restera brouillée. Au sommet de sa gloire chez les Angelinos, Abdul-Jabbar se définit comme « le plus méchant parmi les gars les plus méchants ». De quoi dissuader le plus téméraire des reporters d’aller l’interroger. Entre le sourire Colgate de Magic Johnson et le masque figé de Kareem Abdul-Jabbar, on a vite fait son choix. A Magic la lumière et l’adoration, à Kareem l’ombre et l’incompréhension. Pat Riley, qui a coaché Abdul-Jabbar pendant huit saisons à Los Angeles, refuse de juger ce joueur d’exception qui a littéralement déposé une figure dans les manuels de basket, le « skyhook » (rotation du corps en direction du cercle et enroulement du ballon qui finit sa courbe parfaite dans le cercle).

« Pourquoi juger ? Quand un homme a battu des records, gagné des titres, enduré tant de critiques, de responsabilités, pourquoi vouloir encore le juger à tout prix ? C’est l’un des plus grands joueurs de tous les temps. »

Durant ses dix dernières années dans la Ligue, Abdul-Jabbar remporte neuf titres de division. Il sera l’un des premiers à profiter du showtime orchestré par Magic dès l’arrivée de celui-ci en 1979. Lors des Finales NBA 1980 contre les Sixers, le pivot de L.A. a déjà 33 ans. S’il remporte son sixième et dernier titre de MVP de la saison (24.8 pts et 10.8 rbds), il doit sa deuxième bague de champion au fringant rookie. Blessé lors du Game 5, Abdul-Jabbar ne peut tenir sa place pour le match suivant. Magic assure l’intérim et réalise l’une des meilleures perfs de tous les temps (42 pts, 15 rbds, 7 pds et 3 ints). Blessure sans conséquence pour l’avenir d’un joueur qu’Earvin Johnson décrit comme « le plus bel athlète tous sports confondus ».

Il tire sa révérence à 42 ans

Comment expliquer cette longévité qui conduira Kareem Abdul-Jabbar à jouer jusqu’à 42 ans ? On sait que dans les dernières années, il s’est orienté vers le yoga et les arts martiaux, tandis que la méditation lui permettait de gérer le stress avant les matches. La Finale 1985 contre les Celtics illustre parfaitement la façon dont Kareem abordait ses rencontres à ce moment-là. Ridiculisé par Robert Parish lors du Game 1, passé à la postérité sous le nom de « Memorial Day Massacre » (les Lakers prennent une correction 148-114), Abdul-Jabbar doit se contenter de 12 points et 3 rebonds. Pendant les deux jours de break qui précèdent le Match 2, il suit une préparation spécifique, à l’heure même des matches, en se lançant dans un véritable marathon axé sur le travail d’un joueur intérieur. Dans ce Game 2, Parish ne sait plus où il habite : Abdul-Jabbar lui plante 30 points sur la tête, capte 17 rebonds, délivre 8 passes et contre trois fois. Victoire des Lakers 109-102. Inutile de dire que le pivot de L.A. est décisif non seulement sur ce match mais aussi sur la série, remportée 4-2 par les Californiens. Le titre de MVP est pour lui. D’ailleurs, c’est toujours cette Finale 1985 qu’il met en avant. Une finale remportée au Boston Garden, ce qui ne lui était jamais arrivé dans sa carrière. L’année précédente, les Celtics avaient renvoyé les Lakers à leurs chères études, comme bien d’autres fois sous le règne de Bill Russell.

Mentor d’Andrew Bynum

S’il remporta deux nouveaux titres NBA en 1987 et 1988, Abdul-Jabbar ne fut pas dupe au moment de se retirer. La société américaine avait évolué. Elle ne le regardait plus comme une bête curieuse. Mais la méfiance envers ce joueur définitivement à part était toujours là. « Depuis que je suis à la retraite, tout le monde me voit comme une vénérable institution. Les choses changent… », s’amuse-t-il aujourd’hui. Sans jamais vraiment quitter l’ombre. On l’a vu assistant coach chez les Clippers pendant quelques mois en 2000 (penché sur le cas Michael Olowokandi…) puis head coach d’Oklahoma, une équipe de ligue mineure, en 2002. Revenu chez les Lakers, il a été chargé d’encadrer les pivots. Il a travaillé avec Kwame Brown, il fait de même avec Andrew Bynum. Mais on le voyait rarement discuter avec Phil Jackson ou ses assistants… Peu ou pas d’interviews, comme toujours. Un vrai loup solitaire.

Lors d’un transit par Houston Airport il y a trois, quatre saisons, nous avions aperçu Kareem Abdul-Jabbar, le basketteur bardé de titres en tout genre, s’acheter une ice cream comme un voyageur lambda avant de prendre un vol pour Los Angeles. Seul avec son barda, tel un globe-trotter. Et évidemment sans être importuné par qui que ce soit. Une séquence pour le moins étrange. Comme si ce joueur exceptionnel renvoyait l’image du commun des mortels. Il y aura toujours un flou entre Kareem Abdul-Jabbar et l’Amérique.

Titres de MVP : 1971, 1972, 1974, 1976, 1977, 1980
Nombre de matches NBA :
1 560
Nombre de points en carrière :
38 387

HIGHLIGHTS

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