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[Portrait] Kevin Johnson, du ghetto à la mairie de Sacramento

Originaire d’un milieu très modeste, Kevin Johnson (52 ans ce 4 mars) eut toujours une pensée pour les plus démunis. Le meneur historique des Suns se destinait au baseball. « KJ » disputa 12 saisons à Phoenix avant de se reconvertir – avec succès – dans la politique.

Kevin Maurice Johnson est noir, et pourtant ses grands-parents maternels, George et Georgia, étaient tous les deux blancs. En fait, George épousa Georgia en sachant qu’elle allait enfanter un enfant métis, qui deviendra la mère de Kevin… Ils ne se doutaient pas que cet acte d’amour singulier, extrêmement courageux en 1950, serait à l’origine de la naissance d’un authentique bon Samaritain.

Au début des années 90, Kevin Johnston est une superstar de la NBA. Le meneur le plus rapide de la Conférence Ouest, un équivalent du Tony Parker de la grande époque avec un peu plus de peps dans les jambes. C’est tout de même le seul joueur de l’histoire, avec Oscar Robertson et Isiah Thomas, à avoir marqué plus de 20 points et délivré plus de 10 passes par match durant trois saisons consécutives.

Mais « KJ », c’est surtout un grand cœur. Kevin est un enfant du ghetto. Il naît à Sacramento en 1966 alors que sa maman a seulement 17 ans. KJ vit à Oak Park, surnommé « le quartier du diable ». Lui aussi est le fruit d’un couple mixte. « Jungle fever » avant l’heure. Sa mère l’envoie vivre chez George et Georgia. Quelque temps plus tard, le corps de son père Lawrence, qu’il n’a jamais rencontré, est retrouvé flottant sur la Sacramento River à la suite d’un accident.

« Les gens m’ont parlé de lui, m’ont raconté comment il était, ce qu’il faisait. Mais je ne veux pas en savoir plus. Il ne faisait pas partie de ma vie. »

George et Georgia Peat, eux, sont toute sa vie. Ils sont loin de rouler sur l’or mais trouvent le moyen d’aider les plus défavorisés.

« On habitait dans un quartier difficile mais heureusement, ma famille était là. J’ai grandi en apprenant ce que signifiait le respect et la dignité. Ça paraît simple aujourd’hui mais quand je regarde en arrière, je me demande comment j’ai réussi à m’en sortir, surtout par rapport à d’autres beaucoup plus talentueux que moi. L’élément primordial, ce fut mon noyau familial. Mon grand-père m’a appris à avoir un regard toujours positif sur les gens, quels que soient leur couleur et leur niveau social. Il m’a appris à ne pas faire de différences. »

Georgia meurt en 1987. Deux jours après le premier match professionnel de Kevin à… Sacramento, sous le maillot des Cavaliers. George mourra en 1991. Leur ombre plane toujours au début de la décennie 90. Le 15 janvier 1989, jour anniversaire de la naissance de Martin Luther King, Johnson retourne dans le quartier de son enfance pour y ouvrir un centre pour enfants démunis, l’Académie St. Hope. Magic Johnson et d’autres font beaucoup pour les étudiants noirs. Le meneur des Suns, lui, ouvre carrément une école. L’Académie comprend six salles de classe, une bibliothèque, une salle de jeux, un gymnase, des chambres et une salle à manger. Johnson a acheté le terrain 40 000 dollars peu de temps après avoir signé un contrat de 7 ans avec Phoenix (pour 15 millions de dollars). Il a supervisé personnellement la construction de l’Académie, estimée à 600 000 dollars. Il participe financièrement pour la moitié, le reste venant de dotations, notamment des chaussures Converse. Son équipementier reverse un pourcentage sur les ventes du modèle porté par Kevin. Johnson reçoit aussi l’aide de ses coéquipiers et du public. Un jeune garçon lui envoie ses 53 centimes d’économies.

« Je ne peux pas exprimer mon bonheur, s’exclame-t-il alors. Je rêvais que ce quartier réputé pour ses voyous et ses drogués puisse avoir un endroit comme celui-là. Nous éduquons mais ce n’est pas vraiment une école. Ceux qui viennent ici ont plus besoin d’attention que de s’entendre dire : « Voici tes devoirs, fais-les ». Le but principal de l’opération est de faire comprendre à ces jeunes qu’il faut apporter sa contribution à la société. Qu’on soit avocat, athlète, représentant de commerce, ouvrier, docteur ou éboueur. »

Most Improved Player… All-Star…

A l’époque des Finales contre Chicago, le M.I.P. 1989 a déjà été All-Star trois fois (il sera aussi retenu quatre fois dans la All-NBA Second Team et une fois dans la Third). Ses stats en 13 ans de carrière NBA sont flamboyantes : 17.9 points, 49.3% aux tirs (seulement 30.5% derrière l’arc mais 84.1% aux lancers francs) et 9.1 passes. Mais il a reçu ses plus belles distinctions en dehors du terrain. En 1991, il est honoré par l’association des journalistes de basket pros comme « Citoyen de l’année ». C’est aussi le seul joueur NBA à s’être vu remettre une médaille de civisme par le président George Bush (le père, en poste de 1989 à 1993, battu par Bill Clinton). « C’est un véritable trésor. On a du mal à penser qu’un être humain puisse être aussi bon », s’enthousiasme son coéquipier Tom Chambers.

« La chose qui m’impressionne le plus chez lui, c’est qu’il est toujours attentionné, surenchérit son président chez les Suns, Jerry Colangelo. Il ferait n’importe quoi pour vous mettre à l’aise. »

Johnson distribue les passes aussi généreusement que son argent pour des œuvres de charité. C’est aussi une formidable machine à marquer. Il fut meilleur marqueur de Californie au lycée (32.5 pts de moyenne). Il allait ensuite établir les records de points (1 655, battus depuis par Lamond Murray), de passes (521) et d’interceptions (155) de l’université de California Berkeley. Kevin signe également le premier triple-double de l’histoire de la Pac 10 avec 22 points, 10 rebonds et 12 passes contre Arizona. Pas mal pour un meneur de 1,85 m qui se voyait faire carrière… au baseball.

Drafté en MLB

En 1986, « KJ » est drafté par les Oakland Athletics, équipe neuf fois championne de MLB, comme infielder (joueur de champ intérieur). Il passe ses étés avec l’équipe 2 des A’s à Modesto, Californie mais décide finalement, sur les conseils d’un scout de basket, de tourner définitivement le dos aux diamants. Au début de sa carrière pro chez les Cavaliers (7e choix de la draft 1987), il donne de l’argent aux plus démunis pour aller à l’épicerie du coin ou pour payer des frais médicaux. Un jour, il offre 5 000 dollars au gardien de son immeuble qui a de gros problèmes financiers. Il prête aussi sa voiture à un ami en ajoutant : « Tu peux la garder si tu veux ».

« Quand vous vous dites chrétien, il faut ajouter l’action à la parole. Moi, je viens du ghetto. Je sais que tous ces gamins ont un bon fond. Ils ne sont ni violents, ni malsains, ils sont juste en colère. Nous essayons de changer leur attitude et de leur donner confiance. C’est à ce niveau précis que je tente de montrer l’exemple. »

« KJ » n’est pas non plus un saint. Il n’a pas toujours connu la réussite. On l’a vu se battre avec son homonyme des Lakers, Magic Johnson. On l’a vu maugréer sur le banc de Cleveland où il n’était que le remplaçant de Mark Price. Les Suns avaient leur petite idée. Quand les Cavaliers tentent d’obtenir l’ailier Larry Nance en 1988 pour étoffer un secteur intérieur très faiblard, Phoenix accepte de discuter si et seulement si Johnson est inclus dans l’échange. L’arrivée de Charles Barkley en 1992 changera la donne. Phoenix devient un contender. Crédités de 62 victoires en saison régulière, les Suns sortent successivement les Lakers (3-2), les Spurs (4-2) et les Sonics (4-3) en playoffs. La dernière marche se nomme Chicago.

« J’ai toujours dit que le sort de cette finale dépendrait de Kevin », affirme Paul Westphal, le coach, au lendemain du Match 3.

Chicago mène 2-0 après s’être imposé coup sur coup dans l’Arizona. Le Game 3, décidé en triple overtime, passe à la postérité. Kevin Johnson joue 62 minutes sur 63 (record NBA). Il signe 25 points, 9 passes et 8 rebonds tout en s’occupant personnellement du cas Jordan. OK, « MJ » plante 44 points mais il manque 13 de ses 17 derniers tirs. Phoenix s’impose dans l’Illinois 129-121 et revient à 2-1. « KJ » n’a peur de rien. Il aime venir défier les grands dans la raquette avec un jeu de pénétration à hauts risques. Il compense son petit gabarit par sa vélocité et une dextérité extrême. C’est le symbole d’un basket spectacle comme le sera Steve Nash 15 ans plus tard.

Sur les contre-attaques, c’est lui qui donne le tempo. Charles Barkey, Richard Dumas, Cedric Ceballos, Tom Chambers et les deux Dan (Majerle et Danny Ainge) se régalent. On reproche parfois à Johnson d’en faire trop, de tomber dans l’excès.

Durant ces Finales 1993, il sera très présent dans les matches disputés à Chicago (victoire dans le Game 3, défaite dans le 4, victoire dans le 5) mais pas suffisamment décisif dans l’Arizona. Les Suns perdent le titre en s’inclinant 99-98 chez eux le 20 juin (victoire finale des Bulls 4-2). Dans les rues de Phoenix, c’est la canicule mais 300 000 fans bravent le soleil pour aller saluer leurs héros. Remercier une équipe… qu’on ne reverra plus jamais à ce niveau malgré les belles années sous Mike D’Antoni.

Durant quatre ans, « KJ » compile encore 15 à 20 points et 7 à 9 passes, malgré les blessures (jamais plus de 70 matches joués). Avec l’arrivée en décembre 1996 d’un certain Jason Kidd, il glisse au poste de deuxième arrière et se fend de 20.1 points et 9.3 assists de moyenne. Une chute sévère lors de l’exercice 1997-98 (9.5 pts) l’incite à se retirer au cours de l’automne 1999.

Quelques mois plus tard, en mars 2000, le champion du monde 1994 avec la « Dream Team II » est de retour pour un intérim suite à la blessure de Kidd (6 matches à 6.7 pts de moyenne en saison régulière, élimination 4-1 en demi-finales de Conférence face aux Lakers). Clap de fin le 8 août 2000. Johnson n’aura connu que deux équipes en 13 ans : Cleveland une saison et Phoenix, qui retirera son maillot n°7 le 7 mars 2001 à la mi-temps d’une rencontre face à Sacramento, évidemment.

Johnson, qui a abandonné la direction de l’académie St. Hope en janvier 2008, se lance alors dans une carrière politique. Il se présente aux élections municipales de Sacramento et arrive en tête du 1er tour avec 46,58% des voix. Au 2e tour, « KJ » bat Heather Fargo. Ce 4 novembre 2008, il devient le 55e maire de Sacramento (le premier Afro-américain) sous l’étiquette démocrate, dans un Etat généralement acquis au parti représenté par l’âne.

Hélas, l’image du bon Samaritain sera éclaboussée par quelques scandales… Dès l’été 1995, une adolescente de 16 ans l’avait accusé d’attouchements. Johnson présenta ses excuses au cours d’une conversation téléphonique privée sans toutefois corroborer les faits. Selon le quotidien « Sacramento Bee », la famille de la plaignante aurait renoncé à engager des poursuites contre le versement d’une somme de 230 000 dollars. Le 16 avril 2008, un autre candidat à l’élection municipale fait ressurgir des accusations similaires datant de 2007, lancées par une étudiante de l’académie St. Hope qui changera sa version par la suite. La police enquête mais aucune charge n’est retenue. En 2008 toujours, ce sont des irrégularités qui sont mises à jour dans les comptes de l’académie. Certains fonds ont été mal utilisés. « KJ » accepte de passer à la caisse pour régulariser la situation. Le dossier a été refermé en avril 2009, et depuis quelques années le nom de Johnson est réapparu pour maintenir les Kings à Sacramento. Avec la même hargne qu’il affichait pour aller dunker sur Hakeem Olajuwon, l’ancien meneur All-Star s’est donné à 200% pour que la franchise ne déménage pas à Seattle. Il a gagné mais l’équipe ne parvient toujours pas à décoller…

Il y a 15 jours, il a appris une bien meilleure nouvelle : il fait partie des finalistes pour entrer au Hall Of Fame en septembre prochain. Il lui faudra attendre le Final Four universitaire pour savoir s’il peut entrer au Panthéon du basket.

Basket USA

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