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Décès de Clifford Rozier (1972-2018)

C’est son frère, sur Facebook, qui a annoncé la triste nouvelle : Clifford Rozier s’est éteint vendredi à l’âge de 45 ans des suites d’un arrêt cardiaque. Sorti de Louisville en 1994, il avait été sélectionné en 16e position de la Draft par les Warriors pour épauler Chris Webber. 

Malheureusement, la suite sera l’une des chutes aux enfers les plus dramatiques de l’histoire de la NBA : passage par la case prison, séjour en psychiatrie, deal de coke, schizophrénie, SDF…

Il y a huit ans, Mondial Basket lui avait consacré un émouvant portrait.

CLIFFORD ROZIER, HIGHWAY TO HELL

Connaissez-vous beaucoup d’étudiants capables, au terme de leur première saison universitaire, de tourner le dos au programme de Mister Dean Smith, coach légendaire de North Carolina, l’une des meilleures facs ? Connaissez-vous beaucoup de joueurs capables de livrer un match complet sans rater un seul tir ? Impossible ? Eh bien, permettez-nous de vous présenter Clifford Glen Rozier II, 22 ans et toutes ses dents, de la taille (2,11 m), du biscoto (113 kg), en provenance directe des raquettes de Louisville. Là-bas, ses points, ses rebonds et ses contres ont laissé des souvenirs et des cicatrices à pas mal de monde. A tel point que les Golden State Warriors, dénicheurs de talents rares, ont décidé d’enrôler le rookie aux côtés de Chris Webber en cette année 1994-95.

« Avec lui, on va constituer une paire explosive », prévient le jeunot qui n’a jamais douté de rien. « La NBA, c’est patience et travail. Mais j’aime apprendre. Ce qui me fait courir, man, c’est le progrès ! »

Golden State, à la recherche d’un intérieur performant depuis des lustres, tient peut-être en Cliff le diamant qui sertira le joyau « C-Webb ».

« On va vite s’entendre », assure l’ancien Cardinal.

Si Clifford II s’entend aussi bien avec Chris qu’avec son père, ça risque de faire très mal. Clifford I fut son héros. Papa Rozier trimballa le fiston partout, tout le temps.

« Je jouais au tennis et au football américain juste pour être en permanence avec lui. »

Cliff I et Cliff II ne se quittent pas. Pendant ce temps, la maman, Diane, s’occupe de la petite sœur. Les Rozier constituent une famille équilibrée. Mais le garçon a tendance à trop en faire. Au point, parfois, d’être pris pour un barjot.

« Je me baladais sur les playgrounds en disant partout que j’étais Dr J, mon idole. »

Clifford grandit à Palmetto (Floride). La famille déménage à Bradenton, là où il a vu le jour. La vie n’est pas forcément rose. Cliff ne mange pas toujours à sa faim et l’eau n’est pas toujours propre. Quand il se pointe au lycée du coin, il ne lui faut que quelques matches pour s’attirer la sympathie du coach et de ses coéquipiers. Clifford n’a plus rien d’un barge.

« A l’époque, je passais mon temps à regarder des films comiques à la télé et à me gaver de matches NBA. Je faisais facilement rire mes potes et pleurer mes adversaires… »

Au lycée à 4 h pour nettoyer les salles de cours

En high school évidemment, sa carrure ne passe pas inaperçue.

« A chaque fois qu’il revenait de vacances, je constatais qu’il avait pris des centimètres. J’inventais des jeux pour qu’il puisse courir et se muscler naturellement », confie son père.

« Plus j’ai grandi, plus j’ai pris en muscle. Du coup, j’ai pris plaisir à jouer sous les panneaux. »

Rozier accompagne sa mère à 4 h du matin pour nettoyer les salles de cours. Le soir après l’école, il s’entraîne pendant deux heures avec l’équipe. Quand il revient enfin à la maison, il remet ça, avec la zik à fond. La nuit tombe, il joue encore. Il faut le forcer à aller se coucher. Cliff file la frousse à ses adversaires. Normal quand le compteur affiche une moyenne de 35 points, 16 rebonds et 5 contres. Il fout aussi les jetons à ses coéquipiers. Un jour, il se dispute avec un camarade qui ne veut pas lui laisser sa place dans le bus, en déplacement. Cliff s’enferme dans sa bulle et ne parle à personne. L’adversaire paie l’addition : 49 points. Les récompenses ne vont pas tarder à tomber. Les propositions universitaires affluent dans sa boîte aux lettres.

« J’avais le choix : Louisville, Florida State ou North Carolina. J’ai choisi la plus réputée. »

North Carolina, les Tar Heels, la fac de Michael Jordan. L’usine à stars. La grosse cote. Un autre univers. La promo est tellement flamboyante que « Sports Illustrated » veut en faire sa couverture. Dean Smith met son veto. Cliff assume son choix, même s’il ne rapporte que 4.9 points de moyenne à 47% de réussite, plus 3 rebonds. North Carolina affiche un record de 25 victoires pour 6 défaites. Cliff a tout pour être heureux – il dispute le Final Four, défaite 79-73 contre Kansas en demies – mais il ne l’est pas. Temps de jeu insuffisant.

« Je veux évoluer dans une équipe où mon arrivée est synonyme de progrès. Ce n’est pas le cas ici. »

Sa décision est prise, il veut quitter le campus. Douce folie car les règlements NCAA sont très stricts. En cas de transfert, le joueur doit passer une saison sans jouer.

« J’ai choisi Louisville pour l’ambiance et surtout parce qu’on voulait bâtir autour de moi. Ce fut difficile de rester une année sans jouer mais ça m’a remonté comme jamais. »

Et Rozier va le démontrer de manière éclatante. Vingt-cinq points au cours d’un match contre Florida, 22 rebonds dans une autre partie, 15 tirs réussis sur 15 tentés (32 pts) contre Eastern Kentucky, record national… Clifford est parfois intenable.

« Quand j’ai retrouvé le parquet, je me suis décidé à suivre le meilleur conseil qu’on m’ait donné : seuls les entraînements rigoureux rendent meilleur. »

Affamé de basket, Clifford met les bouchées doubles. Il soulève de la fonte comme un damné sur les rythmes de Whitney Houston et Anita Baker. Evite de se retrouver dans des plans foireux. Et les stats de ce gros bosseur parlent pour lui : 18.1 points, 11.1 rebonds et 2.2 contres. Pour la deuxième année consécutive, il devient joueur de l’année de la Metro Conference. Denny Crum, qui a remporté deux titres NCAA en 30 ans de maison, le considère comme le meilleur rebondeur passé sous ses ordres.

« J’aime faire tout ce qui permet à mon équipe de gagner. Oui, je peux marquer tranquillement 25 à 30 points tous les soirs. »

Sur le tableau de bord des recruteurs NBA, son nom est souligné en rouge. Draft 1994. On l’attend haut, au moins dans les 10 premiers. Golden State le choisit en seizième position.

« Je m’attendais à me retrouver à Miami… Mais je suis heureux d’être à Golden State. Je souhaitais une équipe sympa, avec une bonne organisation, dans une ville chouette. Que demander de plus ? J’ai tout ici. »

Webber s’en va, Golden State s’écroule

Le plus dur commence malgré tout. La NBA est un autre monde. Don Nelson, coach de la Dream Team II et des Warriors, ne rêve pas, même s’il a influencé le recrutement de son rookie :

« Rozier doit encore progresser pour s’imposer. Les intérieurs NBA ne font pas de cadeaux. »

Cliff fonce tête baissée. Sans se dégonfler.

« Je vais enfin jouer contre les meilleurs basketteurs du monde. C’était un rêve et il ne doit pas se transformer en cauchemar. Je ferai tout pour empêcher ça. Qu’importe la dose d’efforts nécessaire. »

Rozier sera peut-être l’arme ultime qui manquait aux guerriers de Golden State. Le combat s’annonce rude. Et il le sera. L’association Webber-Rozier ne verra jamais le jour. « C-Webb » a signé une saison rookie de toute beauté (17.5 pts, 9.1 rbds). Golden State a renoué avec les playoffs mais entre l’ex-Wolverine et Don Nelson, le torchon brûle. Le coach des Warriors aime jouer vite avec des cinq majeurs de petite taille. Webber se retrouve pivot.

Beaucoup trop souvent à son goût. Il possède de bonnes mains et un passing game de rêve pour un intérieur de 2,08 m. Camper dans la raquette ne lui convient absolument pas. « Nellie » met de l’eau dans son vin et pense calmer le mécontentement de son power forward en faisant venir le pivot américano-libanais Rony Seikaly. Mais le mal est fait.

« C-Webb » ne veut tout simplement plus jouer pour Nelson. Il lève une clause lui permettant de se dégager de son contrat après seulement un an de NBA. Il refuse catégoriquement de prolonger son séjour dans la Baie et force les Warriors à le transférer à Washington. Ce divorce fracassant porte un coup fatal à une franchise qui était en passe de réussir l’après-« Run TMC » (50 victoires-32 défaites en 1994).

Après Tim Hardaway, c’est au tour de Chris Mullin de squatter l’infirmerie (25 matches joués). Latrell Sprewell confirme son statut nouveau de All-Star (20.6 pts de moyenne) mais l’équipe est en perdition. Tom Gugliotta passe en coup de vent, échangé contre Donyell Marshall en cours d’année. Le regretté Manute Bol joue les guest stars (5 matches). Nelson bricole une raquette de fortune. Chris Gatling, Rony Seikaly, Victor Alexander, Carlos Rogers et Clifford Rozier sont envoyés au feu. Le n°44 des Warriors dispute 66 matches, dont 34 comme titulaire, avec un impact offensif limité (6.8 pts) mais une vraie présence aux rebonds (7.4 prises en 22.6 mn).

Il a totalisé 21 prises contre Houston, une première pour un Warrior rookie depuis 14 ans. Il mérite une seconde chance au sortir d’une année pourrie, bouclée avec seulement 26 succès. Et surtout sans Don Nelson, qui rend son tablier alors que Golden State est à 14 victoires-31 défaites. L’intérim de Bob Lanier n’est guère convaincant (12-25). Aussi, Golden State s’attache les services d’un coach ayant fait ses preuves avec deux Finales NBA à la tête de Portland : Rick Adelman. Le staff californien est aux petits soins pour le n°1 de la draft, Joe Smith, préféré à Antonio McDyess, Rasheed Wallace, Jerry Stackhouse et un lycéen surdoué du nom de Kevin Garnett.

Hardaway et Mullin sont sur pied. Sprewell est on fire. Joe Smith a un impact immédiat (15.3 pts). Rony Seikaly démarre les matches. Il faut trouver des minutes pour Jerome Kersey, Bimbo Coles, back-up de B.J. Armstrong après le départ de Tim Hardaway à Miami, Kevin Willis, intérieur transfuge du Heat, Gatling, Marshall…

Cliff Rozier n’a plus sa place dans le puzzle. Il cire le bout du banc avec 12.3 minutes de temps de jeu en moyenne (3.1 pts, 2.9 rbds). La présence à Oakland de son pote d’enfance Terry Green ne suffit pas à lui remonter le moral. Clifford rumine. Il intériorise, sans se plaindre. En 1996-97, il porte une dernière fois le maillot des Warriors l’espace de 300 secondes. Le 26 novembre, la sanction tombe : l’ex-prodige de Louisville est envoyé à Orlando en compagnie de Rony Seikaly.

Perdu pour le basket, perdu dans sa vie

Le Magic ne veut pas de lui. Libre, il signe un contrat de 10 jours avec Toronto en janvier 1997 avant d’être engagé pour le reste de l’exercice. Les Raptors disputent leur deuxième saison dans la Ligue. Ils terminent derniers de la division Central mais ne sont pas non plus complètement ridicules (30-52).

En attendant, l’apport de Rozier est jugé insuffisant (4.6 pts et 5.7 rbds sur 18 mn et 41 matches). Il est remercié au cours de l’été et obtient une ultime chance chez les Timberwolves à 25 ans. L’expérience tourne court puisqu’il est coupé après 6 matches sans intérêt. Il effectue un essai chez les Knicks, sans résultat.

On revit Clifford sous le maillot du Quad City Thunder (CBA), aux Bradenton SunDogs (USBL) ou encore chez les Brevard Blue Ducks (USBL). Il effectue aussi un passage éclair à Valence, en Espagne. Un essai chez les Sonics, infructueux. Son agent proposa ses services à Pau en 2000. Rien… Depuis, silence radio. Alors pourquoi ? Pourquoi un article sur un talent universitaire gâché comme la Ligue en a connu des centaines ? L’histoire de Clifford Glen Rozier II serait banale si elle ne cachait pas un drame effroyable, une lente descente aux enfers dont le récit glace le sang. Perdu pour le basket pro, Cliff l’est aussi dans sa vie personnelle. Il écume les commissariats, devient un habitué des tribunaux. Chèques sans provision. Vols avec effraction.

En août 1998, il est arrêté pour violences domestiques après une dispute avec sa mère. Cliff expliqua avoir « vu le Diable » avant de pousser violemment Diane à travers la pièce. Les charges furent abandonnées. Quand il n’est pas derrière les barreaux, sa famille perd sa trace. On l’aperçoit en train de se balader à vélo dans Palmetto. En avril 2001, il se dispute avec son frère Cykobie à l’extérieur d’une station Shell. Les employés appellent le 911.

En cavale…

Cliff tourne les talons avant que les forces de l’ordre n’arrivent sur place. Cybokie leur indique une voiture garée plus loin, qu’il croit être celle de son frère. Après vérification, il s’avère qu’il s’agit d’un véhicule volé à un officier à son domicile, alors qu’il n’était pas en service. Deux mois plus tard, l’ancien Warrior, alors âgé de 28 ans, se retrouve dans une cellule de Manatee County (Floride), dans l’attente d’un jugement.

Après un mois de cavale, la police lui a mis le grappin dessus à la sortie d’un hôtel d’Orlando. Au sujet de cette cellule, un reporter du « St. Petersburg Times » décrit une pièce poisseuse « désespérement sombre, aux murs sales et effrités, à l’air rassis et humide ». Ajoutant : « Peut-être ne ressemble-t-elle pas à la prison dans laquelle Rozier est enfermé mentalement ». Quatre ans après son dernier match en NBA, la vérité se fait jour, éclairant sa carrière chez les pros d’une lumière nouvelle. Clifford souffre de graves troubles mentaux. Schizophrénie. Syndrome bipolaire.

La schizophrénie survient généralement pendant l’adolescence ou au début de l’âge adulte. Elle altère la perception de la réalité et peut provoquer délires, hallucinations et dysfonctionnements comportementaux. Ceux qui ont vu le film « Psychose » d’Alfred Hitchcock en ont encore des sueurs froides. Le syndrome bipolaire se caractérise par des changements d’humeur extrêmes. Au fil des ans, Clifford Rozier a sombré dans une grave dépression et une profonde solitude. Larry Gay, assistant coach chez les Cardinals lorsque Rozier y effectua son cursus, est abasourdi.

« Tout ceci est vraiment triste. Cliff était un bon gars et un bon coéquipier. J’aimerais pouvoir l’aider car j’ai une grande estime pour lui. A l’époque de la fac, il nous était arrivé de mettre en cause son éthique de travail mais rien ne permettait de penser que sa vie prendrait une tournure aussi préoccupante. »

Sur le campus, c’est la stupeur. Au lycée de Bradenton non plus, on ne comprend pas. Clifford n’avait jamais donné de signes de dépression ou d’instabilité. Il était sociable, souriant, abordable et très disponible pour les médias qui le sollicitaient souvent. C’était même un bon client. Le lycéen brillant (« M. Basketball » de l’Etat de Floride et McDonald’s All American en 1990) devint un universitaire reconnu. Durant la décennie précédente, Louisville n’avait pas eu de junior First Team All-American.

« Dans son monde, enfermé de l’intérieur »

D’après sa famille et son agent, les choses se gâtèrent durant son séjour à Oakland. Affecté par sa situation sportive, Rozier ne semblait déjà plus tout à fait le même. Dès 1997, son agent, Fred Slaughter, lui recommanda de prendre un conseiller financier pour régler ses soucis d’argent. Cliff refusa, assurant pouvoir s’en sortir avec l’aide de sa mère.

« Clifford n’était plus le même homme. Il n’agissait plus comme avant. J’ai tenté de le placer dans une équipe NBA durant l’été 1997. Les Timberwolves étaient les seuls à le vouloir mais ils ne voulaient pas lui donner plus qu’un an. Ils ont rejeté toutes mes propositions. Personne ne voulait investir sur lui sans un minimum de garanties. Les GM semblaient se demander d’où venait Clifford. Il était vu comme quelqu’un de différent, pas comme l’étudiant de Louisville ou l’ancien Warrior. »

Pour Diane, la maman, tout a basculé à ce moment-là. Ou un peu avant. Durant son séjour à Toronto, Rozier eut un violent accrochage avec un coach. Elle croit aussi se rappeler qu’une fois chez les Wolves, il fut impliqué dans un début de baston avec l’intérieur ukrainien des Cavs Vitaly Potapenko.

« On m’a raconté qu’il était à un bout du parquet pendant que l’équipe se réunissait à l’opposé pour discuter. Ce n’était pas lui, ça. Il y a un truc qui clochait. »

Pour d’autres, Cliff commit sa première boulette en quittant North Carolina, une fac connue pour former des basketteurs aptes à évoluer en NBA. Avec la mentalité et la discipline requises. D’aucuns rappellent que Diane avait contacté Denny Crum, le coach de Louisville, pour lui demander conseil au sujet de problèmes de drogue… Un Denny Crum qui fit une fleur à Rozier en l’accueillant dans son programme : il avait pour principe de ne jamais accepter un joueur transféré d’une autre fac.

Il se marie, divorce… puis disparaît

En 1997, Clifford se marie. Les Rozier ne résistent pas à l’isolement dans lequel s’enferme l’ex-Warrior. Ils se séparent au bout de six mois et divorceront en 2000. Cliff se coupe du monde en disparaissant quelques jours ou en maintenant son entourage derrière une barrière virtuelle.

Le corps médical diagnostique un déséquilibre cérébral d’origine chimique. Rozier refuse toute aide. Il ne veut pas se faire soigner. Son ex-femme, Trina, le convainc de se faire suivre dans une unité spécialisée en psychiatrie. Il stoppe les séances au bout de quelques jours.

« Il est dans son monde », raconte Diane, sa mère. « Vous n’obtenez rien de lui. Juste le silence. Ou alors il parle de cinq choses en même temps. Des gens. Du boulot. Parfois, il ne me reconnaît pas. Il ne me connaît pas, il ne connaît personne. Il est comme un autiste. Il est dans son propre monde, enfermé de l’intérieur. Physiquement, il est là mais vous, vous n’existez pas. »

Clifford est un homme ruiné ou presque. Ses gains en carrière s’élevaient à 5 millions de dollars, dont 4 rapportés par son premier contrat. La moitié est allée aux impôts. Il fit don de 500 000 $ à l’église où priait sa mère et lui acheta une maison coûtant un demi-million. Il se fit plaisir en claquant 100 000 $ pour une Mercedes.

En juin 1999, il accuse 255 000 $ de dettes. Il y a là des crédits à rembourser, des commissions dues à des agents, des pensions alimentaires à verser (son ex-épouse compte parmi les trois demandeuses)… Ses trois voitures ont été revendues. La NBA et les services sociaux lui versent des indemnités pour son incapacité physique (la Ligue lui donne 1 700 $ par mois) mais il n’a pas de revenus dignes de ce nom.

Il écume les agences d’intérim. Impossible de conserver un job durablement. Son entourage veut l’aider mais ignore comment. Sa famille n’excuse pas ses agissements mais tente de les expliquer. Clifford n’est pas une menace pour autrui. Il ne mérite pas ce qui lui arrive. Ado, il faisait une tête de plus que les autres mais ne se comportait pas en caïd.

Joueur, il dépannait souvent la family, les potes dans le besoin, donnait à des œuvres de charité. Sa carrière de basketteur « is over ». Diane s’en fiche. Elle veut juste voir son fils libéré de prison. Libéré de ses démons intérieurs. Le voir redevenir comme avant. Rentrer à la maison et lui dire : « Maman, cuisine-moi un bon petit plat ».

Arrêté en train de vendre de la coke

« Si vous parlez de basket, les choses sont claires : il n’a aucun avenir. C’est fini et depuis longtemps. Il n’y a pas de come-back envisageable, pas de CBA. Tout ce qu’il lui reste, c’est la survie », tranche avec lucidité Bob Carroll, son ancien coach de lycée, avec lequel Rozier n’a plus de contact depuis 10 ans. « J’ai toujours eu de bons rapports avec lui. Il n’y a pas eu de soucis le concernant, je n’ai pas eu à m’occuper de problèmes avec l’alcool ou la drogue. Il était clean avec les arbitres et en règle avec la loi. Il a fait tout ce qu’on lui demandait – et même encore plus – sans jamais causer le moindre souci à personne. Il n’y a qu’un mot qui me vient à l’esprit. C’est terriblement triste. »

Le plus triste étant que rien ni personne ne puisse empêcher la descente aux enfers de se poursuivre. En mai 2007, Rozier (34 ans) est arrêté en train de vendre de la cocaïne dans les rues de Bradenton. On pense avoir touché le fond. Ce n’est pas le cas.

Un reporter du « Sarasota Herald Tribune », Chris Anderson, retrouve sa trace en juin 2010. Rozier a 37 ans. Il vit dans un centre de réadaptation avec neuf autres personnes. Son corps – et notamment son visage – porte les stigmates d’une décennie de souffrance(s). Il a tout connu, des cellules de prison aux services psychiatriques. Il se bourre de médocs pour combattre ses torpeurs. Il entend des voix intérieures. Elles ont commencé à lui parler à 20 ans. A l’époque, le basket était sa bouée de sauvetage. A 25, elles ont complètement étouffé son amour du jeu.

Des hallucinations sataniques

Il y a aussi ces hallucinations terrifiantes. Satan emprunte les traits d’un serpent noir avec de gros yeux verts hypnotiques. Chaque jour, il avale six pilules. A une époque, il fallait le forcer à ingurgiter les comprimés. Deux électrochocs par semaine. Trois fois par semaine, un test anti-drogues. Toujours négatif.

« Le seul joueur NBA de Manatee County vécut autrefois dans une maison ayant coûté 1,2 million de dollars près d’un canyon au Nord de la Californie », écrit Chris Anderson. « Il avait six chambres, une Mercedes dans l’allée et une penderie pleine de costards à 1 000 $ et de pompes en peau de croco. Il avait 23 ans et tellement d’argent qu’il pouvait donner un billet de 100 $ à un inconnu dans le besoin croisé dans la rue. Rozier a maintenant 37 ans. C’est un homme brisé et sous forte médication. Il se remet d’une addiction au crack après avoir erré dans les rues pendant cinq ans à la recherche de sa came, vêtu d’un maillot de basket, parfois en portant une arme, souvent en entendant des voix. Des voix qui lui disaient de se jeter sous les voitures, de narguer la police pour qu’on lui tire dessus ou de se jeter du haut d’un immeuble pour voir s’il était capable de voler. »

Clifford Rozier s’occupe de la sécurité du centre. C’est le seul à avoir sa piaule, louée pour 540 dollars par mois. Inapte au travail, il vit toujours de sa pension d’invalidité. L’air conditionné, une serrure sur la porte, un lecteur de DVD, un grand lit acheté au discount : pour un SDF, c’est déjà du luxe.

Sans une carte postale de l’un de ses cinq enfants (le plus grand a 18 ans, les jumelles 11), on pourrait penser qu’il n’a aucune attache. Ni même de passé. Et surtout pas de passé de basketteur NBA. Il y avait une photo de lui dunkant sur Charles Barkley mais il l’a donnée. Louisville, Golden State, le Rookie Game 1995 à Phoenix (4 pts, 2 rbds) et même le titre de champion en CBA (1998) : rien de cela ne s’est jamais produit. Impossible.

C’était nécessairement dans une autre vie. C’était nécessairement quelqu’un d’autre. Pas ce presque quadra à la stature imposante mais au visage fatigué et bouffi qui se tient sous le porche en fumant sa clope, boit du soda et se couche tous les soirs avec les poules.

« Personne n’a entendu parler de moi pendant 10 ans, hein ? Je ne vais nulle part, je reste dans mon coin. Je veux rester ici. Si on vous donnait 5 millions de dollars, vous aussi vous prendriez du bon temps. C’est ce que j’ai fait. J’ai bien vécu. J’ai eu des voitures. J’ai été marié. J’ai eu des enfants. Je suis sorti, je me suis fait plaisir. J’ai fait tout ce que je voulais faire dans ma vie. Et à présent, je suis content de ce que je fais. La lecture de la Bible et mon traitement m’ont beaucoup aidé. Les voix se sont calmées, je ne les entends plus. Je suis plus heureux aujourd’hui que je ne l’étais en NBA. Vous me parlez de NBA mais vous oubliez un truc… J’ai bossé dur pour y aller. Personne ne m’a placé là. On ne peut rien m’enlever. Aujourd’hui, je suis heureux. Content. J’ai la compréhension. La connaissance. Je me fais des amis. Je ne regarde jamais l’agitation et le chaos dans mon dos parce qu’en ce moment, c’est le paradis que je regarde. »

Stats

4 ans
173 matches (64 fois titulaire)
4.8 pts, 5.2 rbds, 0.6 pd, 0.5 int, 0.7 ct
49.6% aux tirs, 18.2% à 3 pts, 46.5% aux lancers francs

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